Douze de Diane Chavelet

A., lycéenne de 15 ans, est assassinée par Pierre, un de ses camarades de classe, pour avoir "refusé ses avances". Son corps est retrouvé frappé de vingt-sept coups de couteau, dont douze portés après sa mort. L'assassin sera libéré cinq ans après sa condamnation.

Partant d’un fait réel, un féminicide commis en 2016 sur l’île d’Oléron, ce récit, comme un chant, fait résonner la voix de celle qu’on ne peut plus entendre. Quand le théâtre se fait espace de témoignage et de réparation. 


Extrait :


Je chante mon nom dans le ventre de ma mère et ma mère se met à courir, à courir comme une flèche, avec ma voix revenue dans son ventre pour crier mon nom, avec ma voix résonnant dans son ventre pour lui décrire ma peau, avec mes poings martelant ses entrailles pour aller voir la mer, ma mère file, ma mère rend les eaux par les yeux, car sa voix incapable de sortir, car dès cet instant où je suis revenue habiter ses entrailles, ma mère parle à ses entrailles, depuis ses entrailles, tous ces mots d’elle que j’attendais dans ton trou quarante jours, Pierre, quarante jours tu m’avais séparée d’elle et elle file, oui, comme une flèche dans le vent, renifler la terre fraîche sur laquelle on a fini par retrouver mon corps, à côté du lycée, se jeter sur le trou où t’avais pris soin de recouvrir mon corps, tous les soirs, pendant que je l’attendais, ce temps où je l’appelais, à en perdre le temps j’appelais ma mère et maintenant, elle et moi réunies dans son ventre, elle se couche ventre à terre dans ton trou de pierre caché dans la forêt, ma mère cachée derrière les arbres, vient me souffler du fond de ses entrailles,

Mon amour, mon bijou, ma ptite jumelle, ma ptite mère,
adorée je suis là, je suis là je suis là, je suis là,

Je suis là c’est toi

C’est toi

Toi t’es plus là toi faut que tu le comprennes t’es plus

Mais je ne la crois pas, car on se parle, je parle dans ses entrailles, je lui dis, que tout est fini, qu’on va rester ensemble, qu’on va rentrer à la maison elle et moi, avec les petits frères, avec l’Indomptable, avec beau-père, je parle depuis le ventre de ma mère elle me répond,

Ptite mère, tu vas plus revenir à la maison, plus comme
avant, tu peux plus, faut que tu comprennes,

Et elle déverse dans ton trou toute l’eau de son corps de mère, l’eau que je cherchais, on ira au lac demain, demain, on ira voir la mer cachée derrière les arbres, à la bonne latitude,

Ptite mère, je te jure que je vais me battre, toi et moi on va se battre, celui qui t’a fait ça, il va payer, je sais pas qui c’est, mais jvais tilter, et on aura sa peau, mon oiseau, je te le jure, on aura sa peau.

Quand ils viennent te chercher le jour où ils comprennent ta mort, le jour où les chiens trouvent le trou où gisent les débris de mon corps troué, après la marche blanche où tu es venu poser des immortelles à la pierre de ma mémoire, après avoir dit, correctement dit, 

repose en paix,

après avoir dit, paisiblement dit,

tu vas terriblement nous manquer, petit cœur,

quand ils viennent te chercher le jour où ta parole a resserré son étau sur ton
silence,

qu’ils retrouvent mes affaires dans tes poches,

alors là tu pleures.

Alors là, tu pleures.

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