Lola Molina : “Seasonal affective disorder”

Dolly est une gamine capable de boire un chocolat chaud, de mâcher un chewing-gum et de fumer une clope en même temps. Elle a des tatouages imaginaires et de vraies taches de sang dans le cou. Vlad est l'homme au nom qui porte malheur. C'est à l'Etap Hôtel de la Porte de Bagnolet qu'ils deviennent « Vlad et Dolly » et que commence leur cavale. Autour d'eux, la nature et le temps se dérèglent : le soleil ne se lève plus. Elle est sa petite lumière d'aube. Il est son sauveur...

Sur des airs de légendes, celles de Lolita et de Bonnie and Clyde, le récit poignant traversé de beautés fulgurantes d’une échappée sans issue.

extrait

SOLEIL DE MINUIT

VLAD : Je pensais que tout serait noir et que j'aurais froid.

Je m'étais préparé à être immobile, disons : très longtemps. Quand mon corps était mon corps, il était mien et j'y étais finalement assez attaché. J'avais donc eu cette idée de le préparer

 

DOLLY : oui

 

VLAD : Et j'avais vraiment essayé de me figurer l'immobilité. Le froid. De me convaincre qu'en imaginant suffisamment cette situation, je parviendrai à lui trouver quelque chose d'acceptable.

Qu'est-ce que je pouvais faire d'autre de toutes façons

 

DOLLY : oui

 

VLAD : et finalement c'est vrai qu'il y a l'immobilité et le froid, mais le noir non pas du tout

 

DOLLY : oui

 

VLAD : Tu étais comme le soleil.

Je suis allongé immobile les yeux fermés, je suis occupé à contempler le reste de ton scintillement, le souvenir de ton flamboiement projeté contre mes paupières

Elle était comme le soleil.

DÉBUT DE SAISON

 

DOLLY : Au comptoir. C’est là que je t'ai vu. Quand tu t'es retourné vers la salle.

Je t'ai vu aussi clairement que si tu avais été injectée de produit de contraste.

 

VLAD : J'hésitais à commander encore à boire.

 

DOLLY : T'as pensé quoi en premier quand tu m'as vue ?

 

VLAD : que c'était hallucinant d'arriver à boire un chocolat chaud en même temps que tu mâchais un chewing-gum et que tu fumais. Aussi je me suis demandé quel goût ça pouvait avoir.

 

DOLLY : c'est pas vrai

 

VLAD : Non c'est pas vrai.

Plus tard j'lui ai demandé t'as quel âge, elle m'a dit tu crois qu'j'ai quel âge, j'ai dit dix-huit... dix-neuf...

 

DOLLY : dix-neuf oui.

Quoi ?

 

VLAD : Rien.

J'ai dit : on bouge ?

 

DOLLY : Faut que je passe un coup de fil, vas-y, je te rejoins dehors

J’hésite un moment devant le téléphone. Y a plusieurs bobards qui m'viennent en tête, le plus sûr étant de dire que j'vais passer la nuit à l'hosto avec les autres mais j'arrive pas à m'y résoudre. J'appelle personne et je sors. J'essuie le regard inquiet du barman le plus paternel du monde, j'essaie de lui rendre un sourire courageux mais ce soir ça sort pas.

J'ai envie que tout le monde soit mort.

 

 

* * *

 

 

Devant le rade

 

VLAD : Qu'est-ce qui te fait rire ?

 

DOLLY : Je sais pas pourquoi d'un coup j'ai eu peur de sortir et de te voir en train de pisser contre un arbre

 

VLAD : Du coup j'me trouve un peu con à lui dire j'ai ma caisse à côté d'ici

 

DOLLY : T'habites loin ?

 

VLAD : Ouais, non. On peut pas aller chez moi

 

DOLLY : On peut quand même aller quelque part ?

 

VLAD : Viens.

 

(...)

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