Anne-Christine Tinel : “Passage du convoi cette nuit”

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Dina, sept ans, doit s’occuper de sa mère dans cette maison à la campagne où elles passent les vacances. Mais pourquoi cette maman ne peut-elle pas sortir de la maison ? Solène et Samuel, les petits voisins du village, auront tôt fait de trouver la réponse : elle a un vide en elle et ce vide, il faut l’en vider. Seul moyen : l’emmener dans l’espace et pour cela sauter depuis le pont sur l’aile d’avion qui sera acheminée cette nuit en convoi exceptionnel vers l’usine s’assemblage...

Une plongée tendre, remplie de fantaisie, dans les jeux « dangereux » de trois enfants aux prises avec l’anormalité. Un conte initiatique pour jeunes et grands.


Extrait : 

Les autochtones

DINA - On s'habitue. Les yeux, quand on sort. Le soleil aussi. Le pain dans le sac, aujourd'hui, c'est pas si lourd. Cette fois, quand je passe les lames du rideau, les semelles restent au bout de la rue. Les deux, ils ont l'air d'attendre.  La fille est plus grande, le petit, ses grosses lunettes de bigleux. Qu'est-ce qu'ils attendent ? 

SOLENE –  T'as quel âge ? 
Hé, oh sourdie, t'as quel âge ? 
T'es pas muette ou si ?
Sait pas lire je parie.

DINA – Ben si. J'ai sept ans.

SOLENE –  Chabouille, l'a trouvé sa langue ! Samuel, un an de moins que toi ! 

SAMUEL - Ses sept ans, les fait pas ! Tu fais quoi là ? en vacances ? 

DINA –  Ça se peut.

SOLENE –  Approche, allez ramène-toi. Arrête de glandiller.

DINA  –  Je peux pas. 

SOLENE –  Elle peut pas ?  Dina montre le sac de courses. Ben quoi ? Y'a quoi ? Les vieux, tu les génuflexionnes ? Blanc-seing va.  Dina s'en va, Solène hausse les épaules. 

Ils chantent et s'en vont

Il pleut sur la bergère
il pleut sur les moutons
j'entends la locotière
et j'entends les wagons  (Queneau, 
Il pleut)

*

 

Apprivoiser 

SOLENE –  Ohé, giraude ! C'est quoi ? Tout ce bazard? 

DINA –  Ben ça se voit, non ? 

SOLENE – Pourquoi c'est toujours toi tu les fais, les courses ? 

SAMUEL –  T'habites toute seule ? 

DINA – Ben non j'habite pas toute seule. 

SOLENE – Une famille, c'est pas toujours l'enfant il fait les courses tous les jours les sacs et tout comme ça là. 
C'est autre chose, une famille. 

SAMUEL –  Tais-toi, elle s'en va maintenant. 

SOLENE – Elle revient ! Sait pas ce qu'elle veut ! Pourquoi tu te ramènes ? Tu veux pas tu veux,  faudrait savoir ! 

DINA –  Je visite. 

SAMUEL–  Elle connaît pas, se renseigne. Samuel, Solène. 

DINA – Dina.

SOLENE –  Alors Machinette, on se renseigne ?

DINA –  Ouais.

SOLENE –  Vas-y,  qu'est-ce tu veux savoir ?

DINA –  Je me demandais… Pour survivre, vous faites comment ?  Ici, y'a rien. 

SOLENE –  Ecoute-la Sam, elle retourne la lèvre ! Cafouine ! Ici c'est chez nous, t'es pas contente tu ramasses tes sacs et oustaille. 

SAMUEL –  Ben si y'a des trucs, plein de trucs.

DINA –  Où ça ? Je vois pas.

SAMUEL –  Y'a les granges celle-là de chez Toine celle de la route au Blème, y'a le paradous au bord de l'Orion, y'a le petit bois, le jardin de Maxime, 

SOLENE – le hangar des cages aux poulets chez mon père, le grenier de Samuel, des coins y'en a, faut connaître. 

SAMUEL–  Des coins y'en a plein, des bons, des caches, on se cale, délicieste. Si tu peux, viens après déjeûner, on joue à l'avion. 

SOLENE –  Les avions c'est son truc. Question savanture, Samuel y'a pas plus doué.

SAMUEL – Pilote, il faut être hyper fort en math. Parfois je rencontre certaines difficultés dans les techniques opératoires sur les nombres décimaux…  

*

Avec maman

Maman est une grande poupée, que Dina manipule avec douceur.

Les mots de Dina s'inscrivent dans une partition visuelle silencieuse assez longue, dans laquelle on perçoit la relation atypique qu'entretient l'enfant avec une mère atypique. Le jeu dégage quelque chose d'énigmatique et de féérique.  La relation traduit une douceur et une tendresse réciproques.

DINA c'est une sorte de jeu tendre – grand front je remonte les petites rivières 

nez cancan  mon papa riait mon papa dansait 
mais il est 
tombé tombé tombé mon papa 
tombé  tombé tombé mon papa 
au fond du ruisseau
bouche d'argent tous les mots s'en vont s'en vont s'en vont 
et moi je reste au bord de l'eau et je regarde, au revoir au revoir
et toi maman toi t’as deux bras deux jambes un coeur
et dedans toi des trous de gruyère je te serre je te serre je te serre

...

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