Valérie Schwarcz : “Une fille qui cloche”

Une mère et son fils, une mère à son fils, au moment où celui-ci, devenu jeune homme, va partir de la maison. Elle est comédienne, le père est comédien, lui veut danser, faire du parkour acrobatique. Que se dire alors du parcours familial, là où s’est fabriqué l’amour malgré tout ce qui a cloché ?

Le portrait attachant et sans fard d’une famille pas dans la norme. Une écriture sensible pleine d’humour et de saveur. 

 

Extrait :

7. Baskerville le regardant passer

Petite j'avais un petit vélo dans la tête. C'est ce que disait le mari de ma nourrice sans quitter sa casquette ricard. Le fls me faisait avancer à coups de pied sur le chemin de l'école, la mère me faisait mâcher avec les dents de devant parce que si je mettais la nourriture vers les molaires dans le fond, c'était pour pas avaler. « Avoir un p'tit vélo dans la tête » : expression populaire fréquemment usitée au cours de déjeuners quand la petite fille refuse désespérément de manger des betteraves pour ne pas faire pipi rouge ; il n'est pas rare alors que le mari de la nourrice se retourne vers la petite et lui lâche entre deux bouchées à la reine« toi, tu as un p'tit vélo dans la tête » ; mais si la petite, en vertu d'un strabisme convergent qui s'améliorera par la suite lui rétorque « toi, tu as une petite fuite d'eau dans le cerveau », il arrive alors très souvent que le déjeuner s'éternise en un tête-à-tête calamiteux entre l'héroïque et une blanquette de veau.

Résultat j'ai fait caca sur la moquette et j'ai changé de nourrice.

 

8. Dialogues

-Petit je disais « papa il a la fatigue. » Il s'endormait sur sa chaise et je restais debout à côté de lui.

-Tu veillais sur lui ?

-J'en sais rien, j'attendais que tu rentres.

*****

-Ton père a une personnalité histrionique a dit le docteur Toulemonde

- Pourquoi tu l'appelles comme ça ?

- Qui ?

- Le docteur

- C'est son nom.

-C'est bizarre comme nom.

-Tu sais ce que ça veut dire « histrionique » ?

Grimace

-Pourquoi on n'a pas pleins de photos sur les murs, sur les étagères ?

-On n'a pas d'étagères.

-Pourquoi on a toujours des bagnoles pourries ?

-Tu vas faire la liste des pourquoi ?

-Pourquoi on a même pas de salon ?

-J'ai jamais vu ton père assis dans un fauteuil.

 

Souvenirs Baskerville

Mes parents ne se disputaient jamais. Pas de crise, pas de casse, à huit heures et demi tout le monde au lit, pyjamas robes de chambre, et eux sur le canapé le film va commencer. On s'ennuyait sec, on devait finir son assiette. 

On sortait peu, personne ne rentrait non plus. D'ailleurs y'avait pas d'entrée. Les gens débarquaient directement dans le salon avec vue imprenable sur ma mère en robe de chambre. Jamais eu envie d'inviter personne dans ces conditions.

Mon père était souvent en voyage, ma mère allait souvent chez le coiffeur. Quand ils se sont décollés au bout de vingt ans, j'avais déjà du couple une vision trop étroite, j'ai ouvert la fenêtre, cette même fenêtre où j'ai passé des heures à attendre que quelqu’un m'aime, j'ai ouvert la fenêtre et j'ai respiré.

Tout ça se passait en banlieue parisienne.

Je déteste la banlieue et les lotissements. Lotissement : lots de gens pas nantis qui s’épient la pelouse, se jalousent le parking, se tripotent le nain de jardin. Oh les jolis dimanches en famille, on a les yeux qui piquent et les saucisses qui fument, on se barbecuite, qu’est-ce qu’on se barbecouac !

 

T. New Roman passe en tenue de Spiderman et se bat contre un ennemi imaginaire.

Elle le regarde passer.

J'étais pas préparée à aucun confit d'aucune sorte. Le couple s'enlisait tout doucement, la tête toujours bien hors de la vase et je croyais que c'était ça la normalité. Je croyais que tout le monde vivait plus ou moins comme ça, sans trop se parler, en gardant la colère dans son fort intérieur, en épiant le voisin par la meurtrière.

On pourrissait par les pieds c'est l'évidence, on n'arrivait plus à bouger tellement on adhérait aux pantoufes. Le confort et l'ennui, les deux mamelles de la bourgeoisie conjugale.

J'ai passé plus de quinze ans dans une maison auprès d'une femme, ma mère, qui n'a jamais trouvé le chemin de ma chambre. La rencontre n'a pas eu lieu. Malgré les quelques photos et une familiarité qui m'horripile, si on m'avait dit, il y a eu erreur, on t'a échangé à la naissance , j'aurais accueilli ça comme une évidence.

Un jour pourtant j'ai trouvé ma mère jolie, elle avait une jolie tunique et se maquillait devant la glace.

Qu'est-ce que j'ai pu dire avec mes yeux qui louchent pour qu'elle me traite de jalouse ? Ou alors j'ai les souvenirs qui clochent.

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