Amar Oumaziz : “La gifle”

Dans un pays arabe, le pouvoir en place est ébranlé puis renversé par la population. A l’origine de ce soulèvement, une gifle donnée par une policière à un marchand ambulant qui, humilié et voyant sa marchandise confisquée, se suicide devant le palais du Gouverneur. Cette gifle - que personne n’a vue - fissurera le sol d’une société habituée à ce que rien ne change. 

Sur fond de Révolution de Jasmin, le récit de destins croisés, des hauts gradés aux anonymes, chacun doit choisir entre ce qui peut advenir et ce qui a été. Le panoramique saisissant d’une société en mutation.


Extrait : 

1

Dans le bureau du gouverneur.

 

Le gouverneur.

Il était là, à ta place, avec sa convocation pour un logement qu’il attend depuis trois ans. Et puis à un moment, sans prévenir, il a délacé calmement une de ses chaussures, l'a retirée de son pied et l’a jetée en direction de ma tête.

Le professeur.

Non ? Il t'a touché ?

Le gouverneur.

J’ai réussi à l'esquiver. J'ai gardé mon sang-froid, et sans un mot, je me suis levé et j’ai été tranquillement ramasser sa chaussure. Tu saisis la tactique professeur ? Je me suis mis à genou, j'ai remis la chaussure à son pied, et j’ai fait ses lacets comme si c’était mon propre enfant. Ça l’a calmé et il est reparti sans croiser mon regard. Je lui aurais lavé les pieds s’il n’y avait pas eu une coupure d’eau.

Le professeur.

Tu exagères.

Le gouverneur.

Un peu. Depuis que je suis le gouverneur de cette région, jamais, pas une fois on a osé me lancer une chaussure au visage. Quelle insulte. Il va user ses semelles encore longtemps avant de l’avoir son logement celui-là. Il est tout simplement retourné en bas de la liste d’attente.

Le professeur.

Tu devrais arrêter ces rendez-vous citoyens, tu as des choses plus importantes à faire gouverneur.

Le gouverneur.

Une fois par mois ça ne me semble pas exagéré, et il est bon que les habitants remarquent que je suis sensible à leurs problèmes. Mes mémoires avancent professeur ?

Le professeur.

J’arrive à la fin.

Le gouverneur.

Déjà.

Le professeur.

C’est que tu es encore jeune.

Le gouverneur.

C’est vrai. Ajoute cette histoire de chaussure.

Le professeur.

Je t'apporte la première version du texte dès qu’on aura réparé mon ascenseur.

Le gouverneur.

Je ne vois pas le rapport.

Le professeur.

Notre ascenseur est en panne depuis plusieurs semaines, et comme c’est ton frère qui gère l’entreprise d’entretien des ascenseurs, je me suis dit que ça te ferait plaisir de me faire plaisir.

Le gouverneur.

Je m’en occupe. Qu’est-ce qui t'amène ?

Le professeur.

Ton fils m’a demandé à plusieurs reprises de te parler de son souhait de partir étudier à Rome.

Le gouverneur.

Pourquoi à Rome ? Il n’y a que des ruines.

Le professeur.

Depuis que je lui ai enseigné la présence de l’Empire romain dans notre pays, il veut en savoir davantage sur cette civilisation.

Le gouverneur.

S’il veut partir à l’étranger qu’il choisisse une ville qui bouge, pas un musée, une ville qui nous rapportera du profit et de la reconnaissance. Qui sait, il nous construira peut-être une ville comme Shanghai à son retour.

Le professeur.

Le problème n’est pas le choix de la ville gouverneur, c’est que ton fils n’est qu’à l’école primaire.

Le gouverneur.

Et alors ? Plus tôt il quittera le pays mieux il se portera. Ici on ne cultive que le ni plus ni moins. Ni moins, ni plus, que de l’eau stagnante, tiédasse. Il est fort ce petit, il va avoir dix ans, et il a déjà envie de mettre les voiles. Il comprend vite, il est lucide.

Le professeur.

C’est juste. Sache que je suis prêt à l’accompagner s’il doit partir.

Le gouverneur.

Si Rome décide de m’envoyer un professeur qui accepte ton salaire, c’est d’accord. Autre chose professeur ?

Le professeur.

Non. Enfin si, tu as parlé d’eau stagnante, et en ce moment les égouts de ma rue…

Le gouverneur.

Ha non, tu vas pas recommencer. Tchao professeur. Ne t’inquiète pas pour mon fils, sa mère refusera de le laisser partir. Pas maintenant. Attends, ne le prends pas mal, mais ma femme a retiré ta place de la tribune officielle pour le défilé de la fête nationale, elle t'expliquera ou pas.

 

2

À l'extérieur de la ville. Jafar, accroupi, écoute le sol.

Jafar.

Les sols portent les secrets du passé. Sous la terre, des traces racontent des jeux d’enfant d’un autre temps. Sous le sable, la glace, sous la mer, des sons remontent à la surface et parlent à la lumière.

Samy.

Qu’est-ce que tu entends ?

Jafar.

Un bruit s’approche. Non, deux. Non, trois. Calme-toi terre, un message à la fois.

Samy.

Qu’est-ce qu’elle dit ?

Jafar.

Des milliers de cavaliers les paumes de la main tournées vers le ciel traversent des déserts au galop. La poussière qu’ils soulèvent recouvre leurs visages. Ils hurlent que plus rien ne sera comme avant.

Samy.

Quels cavaliers ?

..

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