Hala Moughanie (Liban) > Alma

Quelque part en Afrique, sur la place déserte d’un village. L’émissaire d’une multinationale vient y rencontrer l’intermédiaire qui lui vendra les terres avoisinantes pour y implanter des rizières dédiées à l’exportation. Une belle affaire ? Alma apparait, elle est d’ici et ne comprend pas pourquoi cet homme veut s’accaparer des terres qui n’appartiennent à personne, sauf à ceux qui y vivent...

Le portrait flamboyant d’une femme du peuple qui, par la force de sa parole, tiendra tête à l’étranger, cet homme blanc qui croit posséder le monde. Un conte poétique au souffle puissant. 

Extrait :

(...)

Alma : Vous sollicitez que je vous aide à m’aider ?

L’étranger : Je pensais compter sur vous pour m’introduire auprès des habitants. Et là, en y réfléchissant, je me dis que c’est un signe que de vous avoir rencontrée avant que d’avoir rencontré le vendeur.

Alma : Moi pareil.

L’étranger : Parfait.

Alma : Pas le même signe peut-être. Cependant.

L’étranger : Si nous convenons que nous avons quelque chose à faire ensemble, ici, je ne vois pas quoi d’autre que d’œuvrer main dans la main au développement de ce lieu. On pourrait y construire des routes par exemple.

Alma : Nos pas ont déjà dessiné nos routes.

L’étranger : Elles ont des trous.

Alma : C’est qu’elles ressemblent à la vie.

L’étranger : Je ne vous trouve pas très coopérative.

Alma : Les pieds n’avancent ensemble que lorsqu’ils ont une direction commune.

L’étranger : Je me permets de vous faire remarquer que, pour l’instant, vous ne semblez pas vouloir partager mon projet commun.

Alma : Je palabre pourtant, étranger.

L’étranger : Ce n’est pas très concluant.

Alma : Vous disposez d’autres pensées pour développer ?

L’étranger : Je ferai financer une école. C’est bien ça une école. Les enfants du coin apprendront à lire et à écrire.

Alma : Ma langue a pas d’écriture.

L’étranger : Alors ils apprendront à lire et à écrire dans la mienne.

Alma : S’ils ont le désir de cavaler par les forêts et glisser jusque dans les lacs ?

L’étranger : Je leur permettrais d’avoir accès à de réelles connaissances.

Alma : Comme ?

L’étranger : Comme la physique par exemple. On apprend beaucoup de choses en physique. Pourquoi les corps lourds tombent plus vite que les corps légers par exemple.

Alma : Les lourds dégringolent plus vite que les légers parce qu’ils sont plus lourds.

L’étranger : Je ne vois plus quoi dire de plus pour rendre notre discussion constructive.

Un temps.

Alma (voix basse) : La nuit palustre se rapproche des flancs de la terre.

L’étranger : Plaît-il ?

Alma : Si la solution n’était pas la rizière ?

L’étranger : Je n’y avais pas pensé. Je ne m’occupe que de commerce de riz.

Alma : Si chacun cultivait son jardin ?

L’étranger : Ça ne marche pas comme ça, le monde du travail.

Alma : Suis déjà prise par du travail, moi.

L’étranger : Vous faites quoi exactement ?

Alma : Vous ai dit, sur la place, les patates, maïs, aubergines sont semées. Les brebis surgissent que je les traie. Les manguiers, bananiers, oliviers, sont plantés avec les plants de mûriers, néfliers, citronniers…

L’étranger : Tout meurt et vous persistez à planter...

Alma : Je fais ma partie du travail.

L’étranger : Qui donc ne ferait pas la sienne ?

Alma : Les voies de la terre sont impénétrables.

L’étranger : Vous êtes agricultrice donc.

Alma : Non. Je vis avec la terre.

L’étranger : C’est ce que j’ai dit.

Alma : Non.

L’étranger : C’est ce que je voulais dire.

Alma : Non.

L’étranger : Mais vous n’êtes pas payée pour cela ?

Alma : Sûr que si !

L’étranger : Ah ! On y arrive ! Combien ?

Alma : Les caresses du soleil vaquent sur la nuque les fins d’après-midi. Les odeurs de terre lavée de pluie prennent mes poumons. Vous reconnaissez l’odeur exhalée par la terre après la pluie ? J’aime, moi. Je veux signifier, je prends le temps d’aimer. Dans l’attente. La tourbe recrache l’odeur. Suave, douce, elle arrive à moi, et moi, je suis à chaque inspiration étonnée d’être surprise par elle. Fine, l’odeur, s’élève lentement de la terre, est transformée au contact des feuilles, du bois, de l’air chaud, ma peau. Les pieds déambulent nus toujours. Alors les orteils sentent la terre mouillée qui remue sous eux, migre lentement dans le même temps que les orteils se déplacent et il devient impossible de savoir qui d’elle ou d’eux décident du mouvement.

Silence.

L’étranger : Il fait nuit déjà.

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