Christophe Chalufour : « 12h30 »

12h30, dans une petite ville de province. Dans le supermarché, les coups de feu retentissent. Il y a celui qui l'a croisé, celle qui était dedans, la caissière, celle qui le connaissait, celui qui a tout perdu, sa mère qui ne comprend pas, et il y a lui, le tueur.

Le récit à plusieurs voix d’un passage à l’acte tragique, un vrai sens du parler, une écriture faite pour l’acteur, et le portrait saisissant d’une société à l’avenir bouché.

 

extrait :

LUI.

 

LUI, LE TUEUR, 27/28ANS : (Il porte un sweat à capuche noire, capuche sur la tête. De dos avec une très faible lumière)  

- Je ne peux rien vous dire.

Il ne se passe rien dans ma tête.

J’avance. J’avance c’est tout.

Je ne suis pas triste. Je ne suis pas joyeux. Je ne pense à rien.

J’aimerais juste que tout s’arrête….                                       

EUX.

LE COIFFEUR : - Moi c’est Edouard, et euh… Avant j’étais le mec, qui filais des coups de mains, le bon gars, tu vois ! T’avais un problème avec ton ordi, bah tu m’appelais ! Un robinet qui fuyait ? Je te changeais le joint ! Du bois à couper, un peu de jardinage, poser un enduit ? J’arrivais !...

C’était comme ça ! Je pouvais pas vraiment dire pourquoi ! On disait que j’étais un mec bien !  Je pouvais même te couper les cheveux… c’était mon métier ! Enfin c’est toujours mon métier ! Je travaille toujours avec Daniel, au coupe tif’s ça s’appelle, vers la rue des Postes ! A côté de chez Flore la fleuriste, tu vois ? Bref !

Je suis coiffeur parce que, j’ai l’impression d’être au-dessus des pensées des gens ! C’est comme si tu vois, si je te coupe les cheveux, je te remets les idées en place ! … Bon, c’est un peu con, parce que t’as beau te couper les cheveux, t’auras toujours des soucis ! Et y en a, avec ou sans cheveux, ils sont cons, ils sont cons ! Daniel y dit un truc, euh : « Les cheveux en pagaille, les soucis sont là ! Une coupe chez le coiffeur, les saucissons secs ! »

(Il sourit)

Il a de l’humour Daniel !

Ah je l’aime bien, c’est pas un méchant.

Dans le salon on s’envoie toujours des vannes, on n’arrête pas, même avec les clients, tu vois. Ca fait qu’y a une bonne humeur. Les gens ils se marrent avec nous ! Après ça veut pas dire qu’on travaille pas, attention ! Mais c’est cool !

Le matin… Des événements, enfin de l’accident, l’incident peut-être, je sais pas comment tu dis… ? Le matin, bah j’étais au salon. Le mardi matin y a jamais vraiment foule. Je me souviens que Daniel y faisait une permanente, à Madame Duval, c’est une de mes voisines, elle est un peu avant le virage, sur la route des Bordes, tu vois ? Enfin voilà, il était pas loin de midi, tout était niquel, du coup, je suis allez prendre ma pause. On s’arrange avec Daniel.  

Par contre y a eu un truc bizarre, je mettais mon manteau et je lui ai dit que j’allais manger un bout, et il m’a répondu :  

DANIEL :

- Fais gaffe à toi !

J’ai pas compris ! Enfin si j’ai compris ce qu’il m’avait dit, mais j’ai pas compris pourquoi y me disait ça, tu vois ! C’est dingue hein !? Dés fois t’as des trucs comme ça, des espèces d’intuitions ! D’habitude y me dit rien hein ! Et là, il a dû sentir un truc !  

DANIEL :

- Fais gaffe à toi !

(...)

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