Jean Bechetoille : “Vie et mort d’un chien”

Danemark. Elseneur. Enrik et Hanne Nielsen ont trois enfants : Vincent, Markus et la dernière Benedikte. Ils ont aussi un chien, Sirius. En 2017, Vincent Nielsen meurt renversé sur l’autoroute. À la suite de sa mort, sa sœur se marie avec John Von Trapp. Markus, lui, n’aura de cesse d’élucider les circonstances de la disparition de son frère et de briser ainsi la malédiction familiale...

Un théâtre de la folie, sombre et décalé, qui marie avec inspiration le tragique et le grotesque.

 

Extrait :

2. 2015. Prémices.

 

Derniers jours de l’adolescence.
Chambre de Markus, nuit.
Vincent et Markus rigolent en fumant un joint.

 

Vincent : Tu vois moi je pense que l’herbe ça va devenir un truc comme du vin. C’est un produit noble.

Markus : Ouais, Ouais.

Vincent : Celle-ci par exemple elle est super.

Markus : Ouais, ouais.

Vincent : Des notes de myrtilles.

Markus : Ouais myrtilles.

Vincent : Et lavande.

Markus : Ouais, c’est de la bonne weed.

(Ils rigolent) On pourrait l’appeler lavande myrtilles.

Vincent : Tu vois, je pense qu’on est vraiment des paysans au fond.

Markus : Héhéhé, des paysans.

Vincent : Regarde papa. C’est un paysan au fond…

Markus : Ouais.

Vincent : Et moi aussi au fond je suis comme papa je suis un paysan. Tu vois une ferme ? Mon but : j’aurai une ferme. Une ferme, tous les deux…

 

Markus marque un rythme avec ses mains sur la table. Vincent l’accompagne.

Markus arrête de jouer.

 

Vincent : Qu’est-ce que tu fais ? Continue.

Markus : Ouais.

Vincent chante puis Markus l’accompagne

« J’étais seul avant

Mon frère

J’étais seul

Mon frère

Et t’es arrivé mon frère

Mon frère

Et t’es arrivé

Je ne veux plus être seul

Mon frère je ne veux plus être seul

J’étais seul avant mon frère … »

 

Markus arrête à de chanter…

 

Vincent : Tu fais quoi ? Continue !

Markus ne bouge plus.

Vincent : Mais putain continue. Tu fais quoi ?

Markus rigole très longuement

Vincent : Qu’est ce que tu fais ?

Markus : Faut pas chanter comme ça.

Vincent : Hein ?

Markus : Il faut pas chanter comme ça.

Il rigole à nouveau.

Vincent : Arrête de fumer.

Markus : Il est bon le bédo.

Vincent : Donne le moi, ça te rend con

Markus rigole à nouveau

Vincent : Donne le moi ou je te tape

Markus : T’es fou ou quoi ?

Vincent : Tu me le donnes je vais m’énerver.

Markus : Pourquoi tu me menaces ? Ça va pas ? T’es fou ?

Vincent : Arrête Markus je rigole pas.

Markus : Mais t’es con en fait, tu me touches pas.

Il fume une grande latte dans le pétard.

Vincent lui met une grande gifle.

Markus : Papa il a raison, t’es fou Vincent,

Vincent : Je t’avais prévenu.

Vincent part dans sa chambre.

 

Lever du jour.

Le père se lève va réveiller le chien et part cueillir des champignons.

Hanne se lève un peu plus tard, elle boit un café fume une cigarette. Elle lit puis commence à préparer le repas. Markus arrive.

 

Markus : Salut.

Hanne : Bonjour. Tu as bien dormi ?

Markus : Non pas très bien. Il est où papa ?

Hanne : Il est parti cueillir des champignons.

Markus : J’ai fait un rêve - un cauchemar. Un cauchemar c’était un cauchemar. J’ai rêvé de Papa.

Hanne : Ah oui ?

Markus : Il était assis sur un fauteuil- un gros fauteuil genre en tweed… Son visage tait figé. Ses lèvres remuaient machinalement mais je ne l’entendais pas. Je me approche de son visage, des larmes coulent sur ses tempes. Du coup, je regarde ses yeux. Vide, pas une larme. Rien… les larmes coulaient sur ses tempes mais ça sortait pas de ses yeux. Mais après, des larmes jaillissent de ses yeux –à l’horizontale tu vois ?- de plus en plus fort comme ça (il montre la direction que prennent les larmes avec ses mains) comme deux geysers- des éruptions de larmes. Et … sa bouche s’est ouverte tout à fait. Et elle puis elle s’est figée. Et sur ses tempes plus de larmes rien. Après Il referme la bouche et… il sourit et Il dit « ah Markus… ». Puis il a pousse un râle terrible, diabolique, et il vomit des larmes. Ça ne s’arrête pas – pareil à l’horizontale comme ça (il montre la direction que prennent les larmes avec ses mains.) Je mets une main devant sa bouche. Mais l’eau- les larmes glissent à travers mes doigts, elles se faufilent. Ses yeux sont révulsés ; je lui dis « calme toi, calme toi ». L’eau sortait toujours de sa bouche mais maintenant plus de

râles, les larmes jaillissent toujours et avec le même débit mais en silence et sans même la sensation d’eau - d’humidité. Et à nouveau ses lèvres bougent et je distingue très clairement les mots « ça va mal finir, ça va mal finir » il disait « ça va mal finir ça va mal finir arrête de pleurer Markus » mais moi je pleure pas, moi rien… Et je peux plus respirer et je me réveille comme étouffé. Temps. Je me demande si je ne fais pas de l’apnée du sommeil.

 

...

 

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