Tristan Choisel et Michèle Enée : “Hina & Owen”

Hina & Owen ne se connaissent pas. S’étant évanouis, ils se retrouvent sur le seuil de la même maison. Chacun considère s’être évanoui pour fuir ses semblables. Chacun a dans l’idée que la maison l’attendait. Coïncidences troublantes...

Une fable toute en finesse sur les ruptures, les passages et les deuils de la vie avec l’autre et/ou avec le reste de l’humanité. Après l’oubli, peut-on encore se reconnaître ? Un voyage teinté de fantastique au cœur de notre intimité.

extrait :

HINA. Alors ?...

OWEN. Non, vous.

HINA. Non, je vous en prie, dites.

OWEN. Elle me va parfaitement.

HINA. Tout comme à moi. Parfaitement.

OWEN. Oui, c’est ce qu’il me semblait observer —non sans étonnement.

HINA. Je vous retourne la remarque.

Allongez-vous, pour voir...

OWEN. Oui.

Il s’allonge au sol.

HINA. Mmm… Je dois admettre que cette maison vous va particulièrement bien. Elle vous va à merveille, même…

OWEN. À vous.

HINA. À moi.

Hina s’allonge au sol.

OWEN. À merveille. À vous aussi, cette maison va à merveille.

HINA. Merveilleux…

Il l’aide à se relever.

Réessayons.

OWEN. Tout à fait, réessayons —c’est très simple.

Hina et Owen marchent. S’allongent au sol.

Eh bien ?

HINA. Je suis embêtée de vous le dire : cette maison me va de façon inespérée.

OWEN. Oui, mais… Tout comme à moi…

HINA. Croyez-vous qu’il soit possible ?... Euh...

OWEN. Allez-y, dites.

HINA. Croyez-vous qu’il puisse se faire —comment je pourrais dire ça ?...

OWEN. Dites.

HINA. Qu’il puisse être prévu que nous habitions ici —non pas ensemble bien sûr, ce n’est évidemment pas ce que je veux dire, mais— l’un et l’autre ?...

OWEN. Qu’est-ce que vous en pensez ?

HINA. J’en pense que nous en arrivons un peu à cette conclusion…

OWEN. Nous en arrivons un peu à cette conclusion ; c’est vrai, nous en arrivons un peu à cette conclusion —pourtant inconcevable… —pourtant au départ inconcevable, vous êtes bien d’accord ?…

HINA. Oui.

Très bien.

Très très bien.

Je vous en prie, faites comme chez vous.

OWEN. Merci, vous également.

HINA. Merci.

Je me sens bête.

OWEN. Oui, moi aussi, je me sens bête.

À qui sont ces affaires, un peu partout ? À qui peuvent-elles bien appartenir ?

HINA. À vous à moi, j’imagine…

Eh bien oui, tout ça est à, tout-ça-vous-appartient-et-tout-ça m’appartient, puisque… Enfin, puisque nous sommes ici chez-vous-et-moi.

Non ?

Dites quelque chose…

OWEN. Je croirais plutôt que les habitants précédents nous ont laissé la maison en l’état.

HINA. Vous pensez que des gens ont habité ici avant …vous-et-moi ?...

OWEN. Comment expliquer autrement la présence de ces affaires ?

HINA. Cette maison nous attendait : les affaires qui s’y trouvent nous attendaient ; tout simplement.

OWEN. Elles nous attendaient ?!

HINA. Vous ne pensez pas ?…

OWEN. Ces affaires nous attendaient dispersées afin que nous ayons la satisfaction de commencer par faire du rangement ?!

HINA. Mais peut-être…

OWEN. Peut-être ?!

HINA. Enfin, bien sûr, c’est un petit peu surprenant…

OWEN. Un petit peu.

HINA. Un petit peu surprenant, oui —quand on y réfléchit.

OWEN. Lesquelles de ces affaires vous seraient destinées ? Lesquelles me seraient destinées ?

HINA. Oui, bien sûr, ça pose problème —je suis d’accord avec vous…

Les clés sont dans la serrure, à l’intérieur.

OWEN. Ah oui ?

Hina regarde par une fenêtre.

HINA. Que savez-vous de la région ? des environs ?

OWEN. Rien —je ne sais pas où nous sommes —je ne reviens pas à moi dans le lieu où je me suis évanoui.

HINA. Bon, eh bien, comme moi.

OWEN. Je dis “je me suis évanoui” comme je pourrais dire “j’ai fui”.

HINA. Fui ? Pourquoi “fui” ? Vous avez fui ?...

OWEN. Oui.

HINA. Vous aussi ?

OWEN. Je dis “j’ai fui” comme je pourrais dire “je me suis évanoui”.

HINA. Moi de même : en m’évanouissant, j’ai fui.

OWEN. Ah oui ?

Est-ce que je peux me permettre de vous demander ce que vous avez fui ?...

HINA. Mes semblables.

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