François Dumont : “Une place pour Julie”

Frédéric, chef du service de nettoyage d’une entreprise, cherche un remplaçant pour évoluer vers un poste plus intéressant. La candidature de Julie tombe à point, mais le parcours brillant de la jeune femme l'inquiète, elle est surqualifiée et Frédéric craint un piège tendu par sa hiérarchie pour le tester. Il ne sait pas que Julie, hantée par la peur de l’échec, considère au contraire que là est véritablement sa place. De malentendus en manipulations, Julie deviendra un sujet parfaitement fonctionnel au service de l’entreprise.

Une farce grinçante teintée de cauchemar métaphysique sur la servitude volontaire et les abus de pouvoir, une écriture de la confrontation, vive et acérée.

extrait :

...

FRED

Merci. On va pas faire toute la liste parce que sinon, on n’a pas fini. Entre la couleur du papier chiotte et l’odeur de la savonnette.

JULIE

Je pense que ça va plus loin. On peut inclure la nature même des sols, la tapisserie.

FRED

Oui, enfin, le projet c’est pas de refaire tout l’aménagement.

JULIE

Non, bien sûr. Il faut juste trouver l’adéquation entre notre objectif en termes de management et puis l’existant structurel. Tenez on a pas évoqué la climatisation qui est quand même un gros morceau. Au fond on dispose d’une palette de couleurs permettant de créer une atmosphère plus ou moins chaude, chaleureuse. C’est évident que tous ces choix ont une incidence sur le type de productivité que l’on cherche à obtenir de ses troupes. J’irais même jusqu’à dire que l’on peut influer sur les pensées des salariés. Je peux pas en deux mots résumer la chose. C’est évident qu’il y a là un champ de recherche vaste et prometteur.

FRED

Ouais.

JULIE

Parler d’hygiène, c’est parler d’esthétique au service de la stratégie managériale.

FRED

Ok.

Je résume. Vous êtes donc très intéressée par renifler périodiquement une odeur de violette avec comme seule perspective un pourrissement garantit au fond du bureau posté au plus près des toilettes. C’est bien ça ?

JULIE

Oui.

FRED

Très bien. Dites-moi, il y a quand même une chose qui paraît étonnante.

JULIE

La rubrique loisir ?

FRED

Non. Je voudrais savoir pourquoi vous vous êtes adressé à moi. Je veux dire directement.

JULIE

J’ai vu l’offre de mobilité alors j’ai candidaté.

FRED

Oui, mais là, c’est une mobilité interne, c’est le central qui gère.

JULIE

Je suis en congés alors j’ai pensé que c’était plus simple de vous contacter directement.

FRED

Vous êtes en vacances pour chercher du travail.

JULIE

Ça permet de rester discrète. Vous voyez ?

FRED

Je vois. Je vous appelle très vite.

JULIE

Merci. Au revoir.

Julie sort.

FRED, au public

L’entretien était bidon. En vérité, j’avais reçu Julie uniquement pour donner le change. Faire comme si je n’avais rien vu venir alors qu’il était clair que l’affaire était un piège.

Pourquoi, cette jeune femme brillante, pouvant prétendre aux postes les plus enviés de la société faisait-elle le choix de venir s’enterrer dans mon service ? Parce qu’elle trouvait excitant de s’occuper du ménage ? Impossible. Il s’agissait à l’évidence d’une opération téléguidée par le département. Ces salopards voulaient me faire une blague. D’un genre pas très drôle. Pour m’humilier. Me faire croire qu’une andouille acceptait de prendre ma place.

Juste pour se marrer un bon coup.

Il fallait s’y attendre. Ma demande de mutation n’avait aucun sens. Qui aurait voulu échanger sa place au département contre la mienne ? Personne évidemment. De toute façon, j’avais posté ma demande par désespoir. Je l’ai fait comme on jette une bouteille à la mer pour dire au monde entier que j’en pouvais plus de gérer le nettoyage et que je vendrais mon âme au diable pour sortir de ce trou à rats. Je leur avais donné le bâton pour me battre et je récoltais les coups. Voilà toute l’histoire ! Simplement ils auraient pu faire ça dans les règles, à visage découvert au lieu de m’envoyer une mijaurée pour faire le boulot à leur place.

Bien sûr, j’aurais pu dire non à Julie. Sauf que dire non, c’était précisément montrer que j’avais deviné la tentative de manipulation grossière et que soumis à leur autorité je me couchais de moi-même pour ne pas à avoir à souffrir d’avantage. Cette option étant tout bonnement incompatible avec ce qu’il me restait d’orgueil, j‘ai opté pour le oui. Mais pas un oui qui aurait donné l’impression qu’une lueur d’espoir était née chez moi. C’eût été pour eux comme un signal leur permettant de me retourner un non définitif et écrasant. Je devais dire oui mais sous condition, c’est-à-dire avec précaution. Organiser une sorte de guerre larvée avec un ennemi qui ne dit pas son nom. Voilà ce qu’il fallait engager. C’était dangereux mais depuis le temps que j’attendais dans mon sous-sol, j’étais plus que préparé à ce type d’affrontement et j’étais bien décidé à faire mordre la poussière à la demoiselle jusqu’à voir son masque rouler à terre. Mettre le département à genoux, l’entendre regretter sa mauvaise blague et peut-être même recevoir d’une oreille distraite un semblant d’excuses.

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