Alex Adarjan > Osiris 

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Ossama, l’ainé, devenu islamiste, a disparu. Isis, Seth et Dalila, ses sœurs et frère tentent de survivre à l’écart de toute religion dans ce pays en proie à la guerre dont ils voudraient tant partir. Mais un jour, Dalila, la plus jeune, déclare vouloir se vouer à un dieu, son dieu, qu’elle choisira. Ce sera Osiris, dieu égyptien, le seul capable, pour elle, d’installer la paix et de changer l’ordre du monde...

Une fable pleine d’audaces autour du phénomène de foi. Un huis clos familial traversé par toutes les folies et toutes les passions.  

 

extrait:


(...)

ISIS. Tu travailles ? Comment cela, tu travailles ? C'est quoi encore ces histoires ? Montre.

DALILA. Tu vas te moquer.

ISIS. Non, même pas. Montre-moi.

DALILA. C'est une liste. Une liste de dieux. Yahvé, Jéhovah, Allah, Ahura Mazdâ, Rê, Osiris, Aton, Tengri, Gitchi Manitou, Xwede. 

ISIS. Qu'est-ce que tu fais avec une liste de dieux ?

DALILA. Regarde. Une colonne pour, une colonne contre. Chaque pour rapporte un point, chaque contre en enlève un. À la fin, tu additionnes et tu obtiens le total des points pour chaque dieu.

ISIS. Cela te sert à quoi ? 

DALILA. À savoir quel dieu est le meilleur. Le meilleur, le plus puissant, le plus gentil. Tout, quoi. C'est un tableau  comparatif.

ISIS. Pourquoi tu fais un tableau comparatif ? Cela sort d'où, tes tableaux comparatifs ?

DALILA. Tu te moques. Je savais que tu te moquerais. Tu te moques toujours. Je n'aurais pas dû te montrer.

ISIS. Celui qui a le plus de points, il gagne quoi ?

DALILA. Je ne t'écoute plus. Va déverser tes saloperies ailleurs.

ISIS. Dis-moi, il gagne quoi ?

DALILA. Moi. Il me gagne moi. Celui qui a le plus de points, ce sera mon dieu.

ISIS. Ton dieu ?

DALILA. Celui en qui je croirai. Celui que je prierai. Mon dieu, quoi.

ISIS. Depuis quand tu as besoin d'un dieu ? Tu n'as pas besoin d'un dieu. Tu es croyante, toi, maintenant ? Je ne vois pas pourquoi, comment, d'un seul coup tu as eu besoin d'un dieu ? Je ne vois pas comment c'est venu, cette idée. C'est encore un de tes délires. J'aurais dû me douter que tu préparais un mauvais coup. Cela fait des semaines que tu écoutes ton émission en boucle. Qu'est-ce que tu es allée chercher ? Un dieu. Nous nous sommes très bien débrouillés sans dieu jusqu'ici. Je ne vois pas pourquoi, maintenant, tu en as besoin. C'est dans ta tête, la gamine.

DALILA. Tu ne comprends pas. Cela m'aiderait bien d'avoir un dieu, moi. Pour donner un sens à ma vie, tu vois.

ISIS. Tu n'as pas besoin d'un dieu, tu m'as moi. Et Seth. Le voilà, le sens.

DALILA. Ce n'est pas pareil. Vous êtes ma famille. Je crois que nous pouvons avoir une famille et un dieu, ce n'est pas incompatible. Nous pouvons aimer l'un et l'autre de la même façon. Enfin, pas de la même façon, ce n'est pas ce que je voulais dire, mais avec des amours complémentaires, voilà. Nous pouvons aimer deux êtres aussi fort l'un que l'autre sans que cela n'impacte ni l'un ni l'autre, je me trompe ?

ISIS. Je ne sais pas.

DALILA. Fais-moi confiance. Pour nous, pour notre vie de famille, cela ne changera rien. Je te le promets.

ISIS. C'est ce que tu dis maintenant. Tout est déjà si instable autour de nous, je n'ai pas besoin d'une complication  supplémentaire. La guerre, les bombardements, l'état de tension dans lequel nous sommes tous, en permanence. Nous devons rester soudés, tous les trois, toi, moi, Seth. Sinon, nous ne nous en sortirons pas. Il y a eu maman d'abord, Ossama ensuite, je ne veux pas perdre quelqu'un d'autre. Ce serait trop dur, je ne le supporterais pas.

DALILA. Ma grande sœur adorée, je ne t'abandonnerai pas, tu le sais. Jamais.

ISIS. Arrête, la gamine, tu m'étouffes.

DALILA. Un dieu me rendra plus forte. Aussi forte, pleine d'assurance et de vitalité que toi. Ce n'est pas une blague. Je serai une nouvelle Dalila, une version améliorée de moi-même.

ISIS. Alors, c'est lequel ton dieu ? Lequel tu as choisi ?

DALILA. Osiris.

ISIS. Osiris ?

DALILA. Le Dieu égyptien. Le grand Dieu du panthéon égyptien. Il est puissant, il est le premier à avoir vaincu la mort, à être ressuscité, ce qu'on dit. Il juge ceux qui entrent dans le royaume des morts. C'est un dieu bon, d'une grande générosité envers son peuple. Oui, Osiris, ce sera Osiris mon dieu. Voilà, c'est décidé. Je prierai Osiris et puisqu'il est bon, il m'exaucera. Et nous vivrons, sœur chérie, nous vivrons là dans un havre de paix. Osiris nous sauvera.

ISIS. Tu es cinglée, toi.

DALILA. Tu verras, ma sœur, que ce que je dis est vrai. Un jour, toi aussi tu croiras.

ISIS. Ce que je crois, moi, c'est que s'il y avait un dieu, il y a bien longtemps qu'il nous aurait abandonnés. Moi, ces  histoires d'ésotérisme, je n'y accorde pas d'importance, tu le sais bien. Ce n'est pas prêt de changer, ma poule. Au lit, maintenant. Profite que ce soit calme pour te reposer. Le calme, cela ne dure pas.

(...

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