Anaïs de Clercq : “Fuck you en chinois”

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 Christine, amatrice d’art contemporain, mariée à Jean-Pierre, dirigeant d’entreprise, reçoit chez elle un cercle d’habitués. Derrière les engagements et les discours de circonstance, les langues se délient, la réalité se dévoile et les masques tombent...

Un art incisif du dialogue pour une comédie singulière qui brosse le portrait sans concessions d’une bourgeoisie parisienne en déroute. Savoureux et percutant.

extrait :

Scène 1. 

Un appartement meublé de façon contemporaine. Des petits fours sont répartis sur une table. La voisine et Denis discutent debout, près de la table.

LA VOISINE : Non ce serait du racisme si je disais qu’ils sont insupportables parce qu’ils sont noirs. C’est pas ce que je dis, attention. C’est peut-être culturel ? Les Noirs adoptés sont très différents. Elle est où la sociologue ?  

DENIS : Dans la cuisine. 

LA VOISINE : On lui demandera quand elle repassera dans le salon. 

DENIS : C’est peut-être pas du racisme mais en tout cas c’est faux. Vous dites les Noirs sont comme ci, les Noirs sont comme ça. Ils ne sont pas tous comme vous dites. On ne peut pas généraliser... 

LA VOISINE : On me dit toujours qu’il ne faut pas généraliser. 

DENIS : Oui. 

LA VOISINE : Pourquoi ? 

DENIS : Pourquoi il ne faut pas généraliser ? 

LA VOISINE : Oui. 

DENIS : Parce qu’ils ne sont pas tous comme ça. 

LA VOISINE : On tourne en rond. Quel est le problème de dire qu’en général ils sont comme ça ? 

DENIS : Mais... 

LA VOISINE : Tout le monde le sait que quand on généralise il y en a toujours quelques uns de différents, ça va de soi. A quoi bon le rappeler sans cesse ? 

DENIS : Vous êtes une amie de qui, Christine ou Jean-Pierre ? 

LA VOISINE : Les deux, je suis leur voisine. J’habite au dessus. 

DENIS : Ah d’accord.  

LA VOISINE : Vous habitez où vous ? Vous n’êtes pas d’ici ? 

DENIS : Non j’habite à Londres. 

LA VOISINE : Il y a beaucoup de Noirs à Londres ? 

DENIS : Il y a surtout trop de Français. 

LA VOISINE : Ah oui j’ai vu ça tiens, que Londres était la sixième ville de France. Il y en aurait plus de 250 000. Ou c’est plus de 150 000 ? 

DENIS : Dans mon immeuble on est déjà trois Français. 

LA VOISINE : Et vous faites quoi à Londres ? 

DENIS : Je m’occupe des relations publiques d’un groupe bancaire. 

LA VOISINE : Le groupe qui a eu des problèmes récemment ? 

DENIS : Lequel ? 

LA VOISINE : L’affaire des transactions frauduleuses au Bénin ? 

DENIS : Non non. 

LA VOISINE : Vous travaillez pour qui vous ? 

DENIS : La Big Bank of England. 

LA VOISINE : Ah oui je vois.  Il paraît que les Qatari veulent la racheter. 

DENIS : Oui la rumeur a couru. 

LA VOISINE : On entend beaucoup parler des Qataris mais on n’en croise pas souvent, vous ne trouvez pas ? 

DENIS : Je ne distingue pas les Qataris des autres Arabes à l’oeil nu. 

LA VOISINE : Mais quand même vous distinguez les Maghrébins ? Vous devez en avoir aussi à Londres ? A Paris il y en a trop. 

DENIS : Ils vous posent un problème les Maghrébins ? 

LA VOISINE : Je vous demande pardon ? 

DENIS : Et là c’est pas raciste de dire qu’il y a trop de Maghrébins ? 

LA VOISINE : Je ne comprends pas, tout à l’heure c’est vous qui disiez qu’il y avait trop de Français à Londres, et quand je dis qu’il y a trop de Maghrébins à Paris vous me tombez dessus ? 

DENIS : C’est pas pareil. 

LA VOISINE : Pourquoi ?  

Denis ne répond pas.

LA VOISINE : Vous saviez que Paris est la première ville d’Algérie ? 

DENIS ironique : Et les Chinois vous en pensez quoi ? 

LA VOISINE : Les Chinois ? Je ne sais pas, ils sont très discrets. Trop discrets même. Oui voilà si je devais leur reprocher quelque chose ce serait d’être trop discrets. Limite lâches. Si on se fait agresser dans la rue le Chinois regarde mais il ne vous aide pas. Alors que là, je ne peux pas dire, mais les Arabes ils interviennent.  En même temps si on se fait agresser, c’est souvent par un autre Arabe... 

DENIS (A Christine qui passe en portant des verres) : Christine tu as besoin d’aide ? (A la voisine) Je reviens. 

LA VOISINE Oui. 

Denis emboîte le pas à Christine. La voisine attend. 

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