Anaïs de Clercq (Belgique) : “La viande”

Babette, pour cause de travaux, est contrainte d'habiter chez sa belle-mère, avec Alexis, son homme, et leur nouveau-né.  Mais ici, rien ne va : ni sa façon d'éduquer et de nourrir son enfant, ni sa façon d’occuper ses journées, ni son travail, ni sa vision du monde... Et pourtant, un lien semble se nouer, une histoire se construit, transformant insidieusement sa personnalité et si c’était elle-même que Babette finissait par ne plus supporter ?

Un art du dialogue d’une justesse redoutable pour parler de la difficulté de vivre ensemble, une écriture qui déjoue les attendus pour mieux raconter les démissions de l’âme. Drôle, terrible et passionnant. 


Extrait :

Un intérieur bourgeois.

Nassima : Le bébé a faim.

Babette : Il vient de manger.

Nassima : Pourquoi il crie alors ?

Babette : Le pédiatre dit que la plupart des bébés crient le soir. C’est soit des coliques, soit la peur de la nuit qui tombe...

Nassima : Tu sais pas ce qu’a ton bébé ?

Babette : Non mais il est normal.

Nassima : J’ai eu quatre enfants et aucun pleurait le soir.

Babette : C’est très courant pourtant.

Nassima : A mon avis il a faim.

Babette : Il vient de manger.

Nassima : Oui mais t’as pas assez de lait.

Babette : J’ai assez de lait.

Nassima : Pourquoi le bébé a faim alors ?

Babette : Le bébé a pas faim.

Nassima : T’es toute fluette, c’est normal qu’il ait pas assez de lait.

Babette : Le pédiatre dit que l’allaitement est parfait.

Nassima : Ppfff « Le pédiatre dit » ...

Babette : Mêmes les maigrichonnes peuvent allaiter leurs enfants, mêmes des jumeaux. Il y a pas besoin d’être énorme pour avoir du lait.

Nassima : Mais regarde il est tout petit parce que tu refuses de lui donner du lait infantile.

Babette : Je suis allée voir plusieurs médecins, la taille c’est génétique.

Nassima : Mais toi et Alexis vous êtes grands, si c’était génétique il devrait être grand aussi.

Babette : Sauf s’il a vos gènes, vous n’êtes pas immense vous.

Nassima : Bon. Tu fais comme tu veux mais moi je lui donnerais un biberon.

Une porte claque. 

Voix de Fritz : C’est moi !

Nassima : Fritz tes chaussures !

Une deuxième porte claque.

Nassima : Et la télécommande est cassée...

Babette : Elle est pas cassée, il y a plus de piles.

Nassima : Moi aussi je suis toute cassée. Tu peux m’aider à me relever ?

Babette : Vous voulez aller où ?

Nassima : Dans la cuisine, je vais faire un gratin de pommes de terre.

Babette : Je vais le faire.

Nassima : Non je vais le faire. Toi tu vas pas le faire comme j’ai l’habitude.

Babette : Mais vous pouvez à peine vous lever.

Nassima : Je vais le faire ici alors. Tu peux m’apporter les pommes de terre s’il te plaît ?

Babette s’installe à côté de Nassima. Les deux épluchent des pommes de terre.

Babette : Vous enlevez vos bijoux pour éplucher les pommes de terres ?

Nassima : Oui pas toi ? Remarque t’as qu’une bague fantaisie.

Babette : Je suis pas très bijou. Mais je la trouve très jolie votre bague.

Nassima : Merci. Le père des enfants me l’a donnée pour la naissance de Fritz.

Babette : Vous avez eu un bijou pour chaque enfant ?

Nassima : Oui. J’ai eu une émeraude pour Sidonie mais elle l’a perdue dans les Ardennes.

Babette : Ah c’est dommage.

Nassima : J’ai eu un très beau diamant pour Alexis et un rubis pour Laura. Je les ai donnés à Laura, elle les a vendus et elle a dilapidé l’argent.

Babette : Aïe.

Nassima : Du coup je garde celle de Fritz. C’est la seule qu’il me reste.

Babette : Il vous a gâté le père des enfants.

Nassima : Moi j’ai toujours aimé les bijoux. Je dirai à Alexis de t’acheter quelque chose.

Babette : Ah non je disais pas ça pour ça.

Nassima : Oui mais quand même. Tu es sa femme. Il faut que tu présentes bien.

(…)

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