Caroline Leurquin > Ma pov’ Lucette

 Marie, 15 ans, n’a pas de père et a perdu sa mère, morte en couches. Cela, sa grand-mère qui l’élève ne le lui pardonnera jamais. Sans doute est-ce pour cette raison qu’elle se retrouve en pension à Notre Dame de l’Expiation, où elle subit la brutalité de sœur Juliette. Mais un jour, en allant à l’épicerie chercher des bières pour son grand-père, elle rencontre Charlie. Qui est donc ce garçon que personne n’a encore vu au village ?

 

Une comédie tendre et loufoque, empreinte de merveilleux, dans la France des années d’après-guerre. Le beau portrait d’une adolescente à la recherche de sa lumière et de sa liberté.

 

Extrait :

 

1. MARIE – PAPI – MAMIE


MARIE. – Pas regarder, pas lever la tête, pas croiser les yeux.

PAPI. – Comme ça, t’y verras pas les pensées. Les pensées des gens, tu sais…

MAMIE. – Tu prends une religieuse au chocolat, un mille-feuille et un baba au rhum. Tu lui demandes de rajouter du rhum. Ils mettent jamais assez de rhum, c’est trop sec. Faut mettre du rhum dans le baba, au pire j’en rajouterai, si tout n’a pas été bu par quelqu’un. Tu demandes, t’es polie, tu dis s’il vous plaît mais tu regardes pas dans les yeux. Surtout si c’est l’patron.

PAPI. – C’est pour ton bien. Nous c’qu’on veut c’est juste pour ton bien.

MAMIE. – Pour la religieuse, si y’a plus au chocolat, tu prends au café.

PAPI. – J’aime bien le café, ça m’dérange pas.

MAMIE. – Et quand tu paies, tu vérifies la monnaie. Les gens ils ont l’air honnête comme ça puis dès que t’es en confiance, ils oublient de te rendre des centimes.

PAPI. – Et des centimes plus des centimes, ça peut faire une petite somme et puis à nous ben ça en fait moins.

MAMIE. – Tu regardes la monnaie, tu vérifies et tu regardes pas dans les yeux, tu vas pas nous r’faire une réputation.

PAPI. – Arrête avec ça !

MARIE. – J’ai regardé personne, je regarde personne.

PAPI. – C’est pas elle.

MAMIE. – Si, c’est elle !

PAPI. – Arrête avec ça, c’est pas elle, elle fait de réputation à personne.

MARIE. – Je compte les pièces, je les regarde dans mes mains et c’est tout.

PAPI. – C’est la maladie, il a dit l’docteur.

MAMIE. – Nan, nan, c’est pas la maladie j’te dis, y connaît rien le docteur.

PAPI. – Y connaît très bien, c’est pas la faute de la p’tite.

MARIE. – Je regarderai pas… Je compterai dans ma tête et je demanderai plus de rhum et je fixerai le gâteau si c’est le patron.

PAPI. – Voilà, tu regardes pas. Tu prends les gâteaux et surtout t’écoutes pas ses méchancetés à elle.

MAMIE. – Regarde-moi bien ma p’tite fille. Tu nous as mis dans le deuil. Personne la remplacera ta mère, surtout pas toi. Alors va pas en plus nous salir la réputation avec tes regards.

MARIE. – J’ai regardé personne, mamie.

MAMIE. – Et puis baisse les yeux quand on t’engueule ! J’vais au marché, j’serai pas loin de toute manière. J’vais faire du lapin pour ce soir. Du lapin à la moutarde. Et tu seras bien mignonne de pas m’faire le coup du p’tit lapin que tu veux pas manger parce qu’il t’attendrit quand il court et qu’il est trop mignon. Les lapins sont juste bons à s’reproduire. Voient pas plus loin que le bout d’leur machin. Alors moi j’les fais à la moutarde que ça t’plaise ou non.

PAPI. – Elle veut être végétarienne qu’elle te dit.

MARIE. – J’aime pas la viande.

PAPI. – Tout est bon dans l’lapin, on peut même leur manger les yeux puis si tu les déshabilles correctement tu peux même faire des p’tits chaussons.

MAMIE. – T’as besoin de grandir et moi j’ai pas besoin d’une gosse malade qui manque de tout et qu’il faut soigner parce qu’elle aime voir courir ces petits baiseurs en fourrure.

PAPI. – C’est vrai qu’ça baise sacrément les lapins.

MARIE. – On peut manger d’autres choses.

MAMIE. – Tu prends c’qu’on te donne et tu nous fais pas de réputation.

(...)

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