Christophe Tostain : Etat frontière

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Elle est romancière en panne d'inspiration, lui est journaliste politique engagé, animateur vedette à la télévision. Trop accaparé par son métier, il n'est presque jamais là. Elle reste seule, la plupart du temps. Leur vie de couple s'étiole. Pacifique, un migrant réfugié dans un camp à proximité, franchit un jour la frontière le séparant de leur monde et se présente chez eux... 

Un théâtre de la confrontation mêlant tragique et grotesque pour faire tomber les masques de la bien-pensance et révéler la violence archaïque tapie en chacun de nous. Une écriture tendue et sans concession.

Extrait :

Pacifique :

comment pourriez vous me reconnaître
vous ne me connaissez pas

Jane :

parlez moi

Pacifique :

vous voulez entendre quoi

Jane :

tout

Pacifique :

tout

Jane :

oui

Pacifique :

pourquoi je cours de paysage vide en paysage vide
égaré dans l’absence
vous voulez entendre quoi dans votre grande et belle maison
comment chaque jour je lutte pour ne pas penser à ma maison
la fraîcheur de ma maison
le calme de ma maison
le silence de ma maison
le sol de ma maison
couvert de corps
des corps que j’ai peine à reconnaître
le corps de ma maman
le visage de ma maman défiguré

Jane :

d’accord

Pacifique :

le crâne de ma maman aplati
baignant dans une bouillie gélatineuse

Jane :

j’ai compris

Pacifique :

la tête de mon frère détachée de son corps

Jane :

ça suffit

Pacifique :

le corps de ma fiancée désarticulé
sans vêtements

Jane :

je ne veux plus rien entendre

Pacifique :

le ventre ouvert de ma fiancée

Jane :

arrêtez vous

Pacifique :

je ne peux plus m’arrêter
vous devez savoir ce que je vois
que vous ne voyez pas
je vois
le ventre de ma fiancée
vide
où est notre bébé
notre bébé qui était encore dans son joli ventre
où est notre bébé
je pose la question au visage de ma fiancée
où est notre bébé
sa bouche ouverte ne me répond pas
où est notre bébé
la belle Europe
l’Eldorado
mourir ou fuir
le chaos ou le vide

(un temps)

Pacifique :

vous n’avez plus le même regard

(un temps)

Pacifique :

la distance ne m’aide pas à oublier
même le temps
le temps qui ne passe jamais

(un temps)

Jane :

j’ai une maison en bord de mer
c’est à deux heures de route
elle serait à rafraîchir
quelques travaux
il y a Georges aussi
le voisin
un ami qui est malade
il perd la mémoire
ce serait bien que quelqu’un veille sur lui
si vous voulez

Pacifique :

ce n’est pas possible

Jane :

je vous aiderai financièrement

 

(...)

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