Julie Timmerman > Bananas (and kings)

 Ou comment, dans la seconde moitié du XXe siècle, la United Fruit Company, leader mondial de la banane, et avec elle la CIA, annihilèrent tout espoir de démocratie au Nicaragua puis dans d’autres pays d’Amérique Centrale, en y implantant dictatures et nouvelles formes d’esclavage. 

Un théâtre épique, mené tambour battant, pour raconter les dégâts irréparables du capitalisme prédateur. Une saga édifiante.

 

Extrait :

PROLOGUE

(Un procès, dans les années 2020. La salle reste éclairée.)

AVOCAT DES TRAVAILLEURS

Monsieur Cavendish, avez-vous reçu en mai 1979 une lettre de Dow Chemical vous informant du caractère hautement dangereux du DBCP ?

MONSIEUR CAVENDISH

Oui, j’ai reçu une lettre de ce type.

AVOCAT DES TRAVAILLEURS (tendant la lettre)

Pouvez-vous nous la lire, s’il vous plaît ?

MONSIEUR CAVENDISH (lisant)

« Nous avons eu connaissance de graves effets causés par le DBCP sur la fertilité des hommes qui ont été en contact avec le produit. Nous vous demandons de nous retourner tous les produits en votre possession. »

AVOCAT DES TRAVAILLEURS

L’avez-vous fait ?

MONSIEUR CAVENDISH

Non.

AVOCAT DES TRAVAILLEURS

Vous avez gardé les produits ?

MONSIEUR CAVENDISH

Oui, nous les avons gardés.

AVOCAT DES TRAVAILLEURS

Avez-vous écrit à Dow Chemical à ce moment-là ?

MONSIEUR CAVENDISH

Oui.

AVOCAT DES TRAVAILLEURS (lisant une lettre)

« Nous ne souhaitons pas retourner les produits DBCP que vous nous avez fournis et nous vous demandons instamment de continuer les livraisons auxquelles vous vous êtes engagés par contrat. » Monsieur Cavendish, confirmez-vous que c’est ce que vous avez répondu à Dow Chemical ?

MONSIEUR CAVENDISH

Oui, je le confirme.

AVOCAT DES TRAVAILLEURS

Pourquoi avez-vous continué à utiliser un produit interdit en 1979 aux Etats-Unis et dont le fabriquant luimême disait qu’il était hautement dangereux ?

MONSIEUR CAVENDISH

Nous ne pensions pas, alors, qu’il était dangereux, dans les doses où nous l’utilisions.

AVOCAT DES TRAVAILLEURS

Dans les doses où vous l’utilisiez ?

MONSIEUR CAVENDISH

Oui, on nous avait dit que tant qu’on ne sentait rien dans l’air, ce n’était pas dangereux.

AVOCAT DES TRAVAILLEURS

Et vous ne sentiez rien dans l’air ?

MONSIEUR CAVENDISH

Non, nous ne sentions rien.

AVOCAT DES TRAVAILLEURS

Donc, pour vous, ce n’était pas dangereux. Je vous demande, Monsieur Cavendish, de bien peser les mots que vous dites. Parce que ce procès n’est pas un procès comme les autres. Les gens dont nous parlons ont tout perdu. Leur seule richesse, dans l’état de pauvreté dans lequel ils vivent, leur seule richesse, ce sont leurs enfants. Leurs enfants qui leur apportent de l’amour. Leurs enfants qui pourvoiront à leur vieillesse. Mais là, ils vont de femme en femme et ne peuvent pas avoir d’enfants. Ils croient que les femmes les trahissent. Mais ce ne sont pas les femmes qui les trahissent, ce sont les pesticides !

(L’avocat se rassoit.)

AVOCAT CHIQUITA (se levant)

La question de ce procès, c’est : la compagnie est-elle responsable de la stérilité de ses travailleurs ? La Chiquita Brands International affirme aujourd’hui : nous ne sommes pas responsables. L’affaire est, pour nous, nulle et non avenue, car le panel de témoins est indéfendable. Je m’explique. S’il s’agissait d’un accident de voiture, et que le plaignant disait « Ecoutez, j’étais en bonne santé avant, j’avais deux jambes qui fonctionnaient très bien, la voiture m’a renversé, elle m’a brisé la jambe, je suis blessé. Quelle est la cause de la jambe cassée ? On peut le dire : la cause de la jambe cassée, c’est la voiture qui m’a percuté. Avant, j’allais bien et maintenant je vais mal. » Mais ici, on n’a pas - pour certains des plaignants - on n’a pas la preuve qu’ils étaient fertiles avant ! De plus, l’infertilité, vous savez, ça peut être génétique, ça peut être des malformations, ça peut être à cause de l’alcool - nous avons vu, avec le témoignage de Monsieur Balam, qu’il avouait lui-même avoir eu des problèmes de boisson. Et je ne sais pas, Mesdames et Messieurs les jurés, si vous avez déjà bu un verre de cusha, cet alcool de maïs qu’ils boivent sur les plantations, mais je peux vous dire que c’est costaud ! Mesdames et Messieurs les jurés, ce que je vous demande ici, c’est de vous baser sur les preuves, et rien que sur les preuves. Rien ne prouve que c’est en travaillant sur les plantations de la Chiquita que les plaignants sont devenus stériles. La Chiquita n’est pas redevable à ces plaignants. Nous n’allons même pas donner un dollar de dédommagement à ces gens-là, parce que ce serait une tache sur l’image de la compagnie. Je le répète aujourd’hui : nous ne sommes pas responsables.

(L’avocat se rassoit.)

AVOCAT DES TRAVAILLEURS (se levant)

« Nous ne sommes pas responsables ». (Temps.) Mesdames et messieurs les jurés, M. Cavendish a entendu comme vous le témoignage de M. Tomas Gonzales. Le connaissait-il avant de le voir dans ce tribunal ? Probablement pas. Et pourtant M. Gonzales, lui, le connaît très bien. Oui, il le connaît parce que sa famille travaille pour lui depuis 4 générations. Oui, vous avez bien entendu Mesdames et Messieurs les jurés : depuis 4 générations, dans les bananeraies de la Chiquita Brands, quand elle s’appelait encore la United Fruit Company. Et cette réponse qui est faite à Tomas Gonzales aujourd’hui, « nous ne sommes pas responsables », c’est la même que son père, Juan Gonzales, a entendue, quand il a appris qu’il avait un cancer des testicules. Juan avait 42 ans quand il est mort, c’était en 1983. « Nous ne sommes pas ». C’est probablement aussi ce que la compagnie a dit à la grand-mère de Tomas Gonzales, Rosaria, en 1943, quand son mari a été assassiné parce qu’il était syndicaliste. « Nous ne sommes pas responsables ». C’est peut-être ce qu’on a dû dire à l’arrière-grand-père de Tomas Gonzales, Rigoberto, quand, à 37 ans, il a reçu un mauvais coup de machette qui lui a fendu le dos en deux. Nous étions en 1912, et déjà la compagnie se défendait en disant « Nous ne sommes pas responsables. » Des Juan Gonzales, des Tomas, des Rosaria, à qui la compagnie a dit « Nous ne sommes pas responsables », il y en a eu des milliers, vous le savez, il y en a eu des centaines de milliers...

(Peu à peu, sur les dernières phrases, la tempête s’est levée.)

(...)

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