Jean-Paul Rouvrais > Nina

13 novembre. Une jeune actrice, accompagnée de sa mère, va voir la dernière création d’Ivan Bogdov qu’elle adore. Mais un attentat a lieu, tout le monde meurt, sauf elle. Prise en étau entre représentants de la police et de la médecine, elle raconte. Mais en racontant elle nous perd. Si tout cela n’était qu’un jeu ? Si, sans se révéler, s’engageait le processus de création d’Ivan Bogdov ? A moins qu’il ne s’agisse du labyrinthe de la folie... 

Un texte vertigineux qui joue de la faculté du théâtre à se mettre en abyme pour mieux lui rendre hommage. Une parole abrasive, faite de démesure, de grotesque et de tragique. Une partition pour “se laisser rêver”.

 

Extrait :

(...)

Le rideau s’ouvre. Inspecteur et docteur sont installés derrière leurs bureaux. Ils tapent sur des ordinateurs. Ils sont habillés de la même manière, coiffés de la même manière. Ivan Bogdov est dans son grand fauteuil. Il fume, lit, prend des notes.

INSPECTEUR.— Oui ?

L’ACTRICE.— Je…

INSPECTEUR.— Oui ?

L’ACTRICE.— (Temps) Vous êtes qui ?

INSPECTEUR.— Vous ne savez pas ?

L’ACTRICE.— Non.

INSPECTEUR.— Vous avez oublié ?

L’ACTRICE.— Oui.

INSPECTEUR.— (Temps) Ca va ?

L’ACTRICE.— Vous êtes qui ?

INSPECTEUR.— Je suis l’inspecteur. Je suis là pour vous interroger.

L’ACTRICE.— Ah. (Temps).

INSPECTEUR.— Vous voulez bien répondre ?

L’ACTRICE.— J’ai déjà parlé.

INSPECTEUR.— (Temps) Ca va ?

L’ACTRICE.— Il est pas là l’autre ?

INSPECTEUR.— Qui ?

L’ACTRICE.— Hier c’était un autre.

INSPECTEUR.— Le docteur ?

L’ACTRICE.— Oui.

INSPECTEUR. — Il viendra demain. (Temps) On peut reprendre ? Votre nom.

L’ACTRICE.— …

INSPECTEUR.— Pourquoi vous ne voulez pas donner votre identité ?

L’ACTRICE. — Je suis connue.

INSPECTEUR. — Oui ?

L’ACTRICE. — Ma mère.

INSPECTEUR. — Comment s’appelle votre mère ?

L’ACTRICE.— Catherine.

INSPECTEUR.— Catherine ?

L’ACTRICE. — Deneuve.

INSPECTEUR. — Ah. Vous ?...

L’ACTRICE. — Oui.

INSPECTEUR. — C’est chouette ça. Qu’est-ce que ça fait ?

L’ACTRICE. — Pas grand chose.

INSPECTEUR. — Moi je l’adore.

L’ACTRICE. — Tout le monde l’adore.

INSPECTEUR. — Ca n’a pas l’air de vous faire plaisir.

L’ACTRICE. — C’est fatigant.

INSPECTEUR. — Compliqué d’être une enfant gâtée ? Pardon je ne voulais pas.

L’ACTRICE. — Ca vous pose un problème ?

INSPECTEUR. — Non.

L’ACTRICE. — Les enfants de stars ça vous pose un problème ?

INSPECTEUR. — Non.

L’ACTRICE. — C’est quoi le problème ?

INSPECTEUR.— Y a pas de problème.

L’ACTRICE.— Vous êtes jaloux ? Vous n’avez pas été heureux chez vous ?

INSPECTEUR. — Quoi ?

L’ACTRICE. — Pas heureux avec vos parents ? Vous trouvez ça injuste. C’est pour ça que vous êtes devenu flic ? Pour réparer. Pourquoi on devient flic ? Vous avez vécu un traumatisme ? Votre père est mort, noyé. A la mort de votre père vous avez vécu avec votre mère. Qui n’était pas là. Jamais. Vous 

étiez seul dans cette grande maison. Devant la télé, en pleine campagne, dans le froid, dans la neige, dans l’hiver. Vous aviez peur. De la nuit, des forêts, des bruits, des fantômes. Votre père est mort. Noyé. Pourquoi ? Comment ? Tombé, il paraît. Dans un étang, il paraît. Un soir vous rentrez de l’école, vous 

entendez des bruits, vous montez. Dans la chambre votre mère se fait baiser. Pas un mois que votre père est mort que déjà elle se fait baiser. Le mec est gros, gras, il transpire, il souffle. Elle s’en fout votre mère, elle aussi est pleine de graisse. Lui, c’est votre oncle, le frère de votre père. Comme dans Hamlet. (Temps) Vous avez lu Hamlet ? Alors vous comprenez. Je peux lire dans votre tête. Je revois l’enfant que vous étiez. Votre père est routier. Souvent absent. Votre mère sort, vous plante devant la télé, va rejoindre votre oncle, va baiser avec votre oncle. Votre père croit en Dieu, au mariage. Pour lui une femme c’est pour toute la vie. Et puis voilà. Un jour il rentre. Trop tôt. Il les voit. Son frère avec sa femme. Ca lui tombe dessus. Violent. Comme une guerre. Alors il part, il fuit. Dans la campagne, dans les bois, dans les champs. Il marche, seul. Il neige, c’est l’hiver, il y a du brouillard, il fait froid. Il marche, il marche. Il ne reviendra pas.

Silence

INSPECTEUR. — Je n’ai jamais raconté cette histoire.

L’ACTRICE. — Tout le monde connaît cette histoire.

INSPECTEUR. — Quoi ?

L’ACTRICE.— La même histoire. Pour tous. Et jusqu’au bout de la terre.

INSPECTEUR.— Je ne comprends pas.

L’ACTRICE. — Pourquoi pleurez sur votre sort ? On est un on est mille. Tous la même douleur. Tous les mêmes horreurs. (Temps) Oubliez.

(...)

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