Jalie Barcilon : ”Tigrane” 

Tigrane Faradi, 17 ans, a disparu. On a retrouvé son skate et ses bombes de peinture au bord d'une falaise. La police convoque Isabelle, jeune professeure de français. A travers son témoignage, se reconstitue le parcours d’un adolescent en rupture, drôle et sensible, rêvant d’entrer dans une école d'art. Mais c'est sans compter sur sa proviseure qui ne croit pas en lui et son père qui a la ferme intention de voir sombrer son fils...

Le récit émouvant d’une émancipation. Une écriture précise et sans apitoiement pour dire la force de la vocation contre les assignations.

extrait

PROLOGUE

 

10 JUIN 2015

Tigrane est en haut d'une falaise, prêt à se jeter dans le vide.

TIGRANE.- Pourquoi il n'y a pas de vent ? Pourquoi ça ne bouge pas ? Pourquoi plus rien ne bouge ? Il paraît que c'est toujours la fin du monde en avançant. Alors je vais avancer. Alors je vais attraper la fin du monde. Pourquoi les étoiles brillent si fort dans la mer ? Comment la lumière se reflète dans la mer ? Est-ce que la mer est un miroir ? Est-ce que les couleurs disparaissent pendant la nuit ?


En avant-scène, on voit Isabelle entrer dans un commissariat.

ISABELLE.- Tigrane, difficile ? Tout le monde le dit, moi je ne pense pas, je pense qu'il était attachant. Je ne voulais pas qu'on le renvoie. La timidité, ça se cache très bien sous les sweats à capuche. C'est ma première année d'enseignement. Bizarre. On enlève sa casquette quand on te croise, on se lève quand tu entres, on t'appelle Madame, au début, je dois le dire, c'est terrifiant. Pourquoi vous m'avez fait venir ? Il lui est arrivé quelque chose ? Parlez ! Comment ça a commencé ? Par une sonnerie d'école, vous savez ce genre de truc qui commence à la maternelle, et qui continue jusqu'à ta mort.


Neuf mois plus tôt.


Scène 1 – Septembre

Sonnerie. Isabelle s'installe. Tigrane entre en retard.

 

ISABELLE.- Aujourd'hui, nous allons écrire à partir de tableaux. Je vous ai apporté des oeuvres

de Maurits Cornelis Escher. Nous allons observer cette première gravure. « Main tenant un

miroir sphérique. Autoportrait de 1935 ». Dites-moi ce que vous voyez.

 

TIGRANE.- C'est quoi cette expérience ? C'est complètement débile.

 

ISABELLE.- Essaye avant de dire que c'est débile. Décris-nous ce que tu vois.

 

TIGRANE.- Il y a des livres. Un vieux. On le voit à travers une boule. C'est un voyant ou quoi ?

Eh mais... il n'y a pas de porte. Madame, pourquoi il n'y a pas de porte. C'est débile ! À quoi ça

sert de dessiner une pièce si elle n'a pas de porte ?

 

ISABELLE.- Est-ce que c'est une vraie pièce ?

 

TIGRANE.- Oui.

 

ISABELLE.- Non. Est-ce que ce sont de vrais livres ?

 

TIGRANE.- Oui.

 

ISABELLE.- Non. Est-ce que c'est un homme réel ?

 

TIGRANE.- Oui.

 

ISABELLE.- Non.

 

TIGRANE.- Bon, arrêtez, madame de dire n'importe quoi.

 

ISABELLE.- Ce sont des êtres de papier. C'est une oeuvre d'Art, et dans l'Art, on peut faire des choses impossibles. C'est ça qui est beau dans l'Art.

 

TIGRANE.- Comme s'il y avait pas assez de choses impossibles dans la vie.

 

ISABELLE, riant.- Ah oui, tu as raison. Escher avait l'habitude de dire : « Vous trouvez mes tableaux étranges ? Mais tout ça n'est rien... si vous voyiez ce que j'ai encore dans la tête ! » Et vous, vous n'avez pas des choses étranges dans la tête ? Quand vous êtes amoureux par exemple, vous ne vous sentez pas un peu étrangers ?

 

TIGRANE.- Je suis parfaitement Français moi.

 

ISABELLE.- Je ne parle pas de ça … Escher ne montre pas la réalité mais la façon dont il la voit. Ici, la main est immense, la tête est petite, la pièce est minuscule. Ce tableau invite à regarder le monde autrement.

 

TIGRANE.- Et ça sert à quoi ?


(...)

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