La dernière fois qu’on a vu Bernard Stasi de Grégoire Biseau

Journée d’élection dans le bureau du Président de la République. La candidate d’extrême-droite est à deux doigts de l’emporter. Henri Coudroy, le président en place, gouvernant au centre, saura-t-il se maintenir ? Au prix de quels coups-bas et de quelles compromissions ? C’est alors qu’apparaît le fantôme de Bernard Stasi, homme politique de centre droit et auteur en 1984 de « L’Immigration, une chance pour la France. » 

Une comédie politique acide menée tambour battant, proposant le scénario plus que probable d’un dévoiement républicain.


Extrait


11h31

Bureau du PR.

Le PR, Alexandre (le SG), Charles (le conseiller com), Mathilde (la femme du PR), Louise (la plume).

Ils sont tous assis à la table de de travail.

Il y a dans l’échange entre Charles et Louise, comme un jeu de compétition, en tout cas de rivalité….

Charles : Abominable ?

Louise : Scandaleux ?

Charles : Malhonnête ?

Louise : Odieux ?

Charles : Ignoble ?

Le PR : Trop fort.

Charles : Abject ?

Louise : C’est encore plus fort.

Charles : Je suis désolé mais abject c’est moins fort qu’ignoble.

Louise : Bien sûr que non.

Charles : Bien sûr que oui.

Louise : Indigne ?

Le PR : Ah, c’est bien indigne.

Charles : Déshonorante ?

Alexandre (toujours le nez dans ses dossiers) : J’aime beaucoup déshonorante.

Le PR : Il y a un côté un peu plus direct dans indigne, non ?

Alexandre : J’aime le caractère classique de déshonorant.

Le PR : C’est ton côté vieille France.

Alexandre : Non, c’est mon côté haut fonctionnaire.

Le PR : C’est un peu la même chose.

Ils rigolent

Charles : Et haïssable ?

Le PR : Et pourquoi pas infâme, pendant que tu y es…. Non, il faudrait un mot qui surprenne. Un mot neuf. Un mot qui donne envie d’ouvrir le dictionnaire.

Charles : Plus personne n’ouvre le dictionnaire.

Louise : C’est un peu le problème.

Charles : Je ne vois pas très bien en quoi c’est un problème…

Mathilde : C’est la racine de tous nos problèmes… Si tout le monde savait au moins bien se parler.

Le PR : Parole d’orthophoniste.

Louise : On est d’accord pour dire qu’on recherche une solennité.

Charles : Une gravité, plutôt.

Mathilde : D’abord de la modestie.

Alexandre : Disons une grave solennité empreinte de modestie.

Le PR : Voilà.

Silence

Alexandre (dans ses dossiers) : Et pourquoi pas turpide?

Le PR : Ah, merci Alexandre, turpide…. C’est très très bien turpide…

Charles : Turpide ? Mais d’où ça vient ça…

Alexandre : De la langue française, mon cher Charles.

Louise : Ce n’est pas un peu précieux non, turpide ?

Le PR : J’aime beaucoup turpide.

Louise (en train de lire la définition sur son portable) : Qui a une certaine laideur morale.

Charles (à lui-même) : Ah oui, turpide de turpitude… Je suis con.

Alexandre : C’est toi qui l’as dit.

(Ils rigolent)

Louise : Le Parti national a donc mené une campagne turpide.

Charles : Une campagne turpide ? Mais à qui ça parle, ça ?

Mathilde : Oui, ça parle à personne.

Le PR : L’objectif, je vous rappelle, c’est que ce discours crée de l’écho.

Mathilde (elle rigole) : Mais on ne crée pas un écho avec turpide.

Le PR : Et pourquoi pas ?

Louise : Et si on revenait à simulacre.

Alexandre : Ça fait longtemps qu'on ne l'a pas entendu.

Le PR : Louise, mettez-moi, “turpide” de côté, ça peut quand même nous servir…

Mathilde : Et pourquoi pas simplement, théâtre ?

Louise : Comment ça théâtre ?

Mathilde : La campagne de l’extrême droite a offert un triste théâtre.

(…)

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