Marjorie Ciccone > Ce qu’il en reste

Dans un monde en extinction, ravagé par la pollution et les catastrophes naturelles, deux sœurs, que tout oppose, se retrouvent suite à la mort de leur père, lanceur d’alerte exilé et porté disparu. Les circonstances vont les obliger à faire chemin ensemble, à la  recherche de leur propre histoire...

  • Un univers d’anticipation d’une belle puissance au service de l’intime : comment reconstruire le lien familial quand tout dérive autour de soi ? S’attacher aux traces a-t-il un sens ?

extrait


3 / RÉCIT - Retrouvailles

Silence. Lucie et Camille apparaissent face à face, éloignées l’une de l’autre. Elles sont aux abords de la zone où habite Lucie. Il fait nuit. Elles ne se sont pas vues depuis des années. Elles restent plantées là quelques instants, ne sachant par où commencer, attendant chacune que l’autre prononce le premier mot. Une nappe sonore de vent grandira doucement durant la scène.

CAMILLE. Salut.

LUCIE. Tu dis rien ?

CAMILLE. Comment ?

LUCIE. Je sais pas tu dis rien ?

CAMILLE. Heu si. Salut, j’ai dit salut.

LUCIE. Oui oui mais.  

CAMILLE. C’est un peu brutal comme accueil, tu te doutes bien que je sais pas quoi dire.

LUCIE. Un rendez-vous à 5h du mat’ pour entendre « salut » c’est quand même un peu/ (Temps.) Bon. Comment tu m’as retrouvée ? Qu’est-ce que tu veux ?

CAMILLE. Je peux rentrer ?

LUCIE. (Qui redoutait cette demande) Non Camille, n’y compte même pas. Même si je voulais je n’ai pas le droit, tu sais bien il faut faire une demande. Déjà que tout le voisinage a pu voir ton mot sur la grille. Rien que ça c’est. Ça ne se fait pas. On n’attire pas l’attention / avec ce genre de.

CAMILLE. Lucie y’a plus rien, tout est compliqué. Trouver de l’électricité, du réseau téléphonique, c’est devenu impossible. / J’avais pas d’autres moyens.

LUCIE. Je sais, je sais. Alors, comme tu en parles, je te le dis tout de suite Camille : ma zone a encore de l’électricité, mais on ne peut pas / la partager.

CAMILLE. Mais non.

LUCIE. Je ne peux / rien faire.

CAMILLE. Mais non !

LUCIE. Et si tout le monde venait / comme ça demander

CAMILLE. C’est pas du tout pour ça que je suis venue !

LUCIE. Ah bon ? (Temps) Si ça ne tenait qu’à moi tu te doutes bien que.

CAMILLE. Oui, oui.

LUCIE. Bon. Tu. Tu deviens quoi ? Tu vis toujours avec ces types ?

CAMILLE. Quels types?

LUCIE. Tu sais très bien Lucie. Cette bande avec qui t’es partie.

CAMILLE. Bien sûr.

LUCIE. Bien sûr quoi ?

CAMILLE. Bien sûr je vis toujours avec eux oui. C’est ma famille.

Temps.

LUCIE. Et vous êtes où ?

CAMILLE. Partout tu sais, on bouge, on fonctionne en nomadisme / comme tous ceux qui

LUCIE. Oui comme tous ceux qui sont recherchés.

CAMILLE. Qui luttent. Ou sont fichés oui, si tu préfères.

Temps.

LUCIE. Nomadisme.

CAMILLE. Oui. On se fixe parfois, mais c’est toujours temporaire.

LUCIE. C’est une jolie façon de dire SDF.

CAMILLE. Si tu veux. Temps. On peut pas au moins rentrer dans ta zone ?

LUCIE. Mais je n’ai pas le droit Camille enfin, qu’est-ce que tu ne comprends pas ? C’est le règlement, je n’y peux rien !

CAMILLE. C’est qu’ils rigolent pas avec le couvre-feu tu sais.

LUCIE. Oui oui. Le couvre-feu ne fait peur qu’aux gens qui ont quelque chose à se reprocher Camille.

Temps.

CAMILLE. Je vais avoir besoin d’aide.

LUCIE. Ah bon ?

CAMILLE. Une fois tous les dix ans, ça reste raisonnable non ?

LUCIE. Avec toi c’est jamais raisonnable Camille.

Temps.

CAMILLE. (Dans sa barbe) C’est toujours tellement dur de parler avec toi.

LUCIE. Quoi ?

CAMILLE. Non je dis. C’est dur.

LUCIE. De quoi ?

(...)

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