Matthias Claeys : “Parking”

Thomas s’est suicidé. Tout le monde le connaissait. Car tout le monde fréquente l’hypermarché où il travaillait. Tout le monde sait qu’il n’a pas mis fin à ses jours par hasard. Tout le monde sait que la vie ici, les conditions de travail, ça ne peut plus durer... 

Portrait en trois tableaux d’une France oubliée, entre peur du déclassement, sentiment d’humiliation et appétit de révolte. Une écriture d’une grande justesse et humanité.  

Extrait :

ACTE 1 - Se retrouver

Scène 1

Nous sommes dans une maison d’un des quartiers périphériques, en bordure de ville, presqu’attenant à la zone d’activité commerciale. Depuis la fenêtre de la cuisine, de l’autre côté de la rue on voit l’immense parking de l’hypermarché, et le cimetière. Céline et Laurent en sont

propriétaires et y vivent depuis plus de vingt ans. Leurs enfants, Élodie et Quentin, y ont grandi. Élodie, l’aînée, vit sur Paris maintenant. Études de sociologie, veut devenir professeure, a écrit un livre. En attendant, elle travaille dans un cinéma. Quentin vit encore chez ses parents, il travaille à l’usine de surgelés en espérant trouver mieux. Il est en couple depuis plus d’un an, avec Amélie, fille de pharmaciens, qui étudie la biologie dans la grande ville la plus proche. Céline, elle, est allé à la fac d’espagnol, mais a préféré se consacrer à ses enfants après l’obtention de son diplôme. Laurent est comptable, il a travaillé toute sa carrière dans une entreprise qui a fermé. Il n’a pas retrouvé d’emploi, trop vieux sûrement, alors Céline a pris un travail à l’hypermarché. Laurent a eu un cancer il y a quelques années.

C’est Noël, ça va bientôt être Noël, la veille du réveillon peut-être.

Céline, Laurent et Amélie, dans le salon.

CÉLINE. - Dis, Amélie, tu veux bien vérifier sur ton portable, quand même ?

LAURENT. - Vérifier quoi ?

AMÉLIE. - Le téléphone est en sonnerie, donc on l’entendra s’il nous envoie un message, Céline, je vous l’ai dit.

CÉLINE. - Oui très bien, mais non, Amélie, je t’ai déjà dit : tu me tutoies !

AMÉLIE. - Ah mais j’essaie, je vous… te promets, j’essaie, mais même mes grands-parents je les vouvoyais, alors…

LAURENT. - Alors on est trop vieux pour être tutoyés, c’est ça ?

AMÉLIE. - Ah mais non, pas du tout Laurent !

CÉLINE. - Il plaisante Amélie, tu sais bien…

AMÉLIE. - Oui, oui, je sais… Mais je voulais juste dire que dans ma famille, on m’a appris à vouvoyer, alors j’ai du mal à m’en défaire…

LAURENT. - Ah ben oui, et vu que dans la nôtre on se torche avec le journal de la veille, on est moins regardant sur la politesse !

CÉLINE. - Laurent !

LAURENT. - Quoi ?

CÉLINE. - T’es dur, quand même ! C’est pas ce qu’Amélie a voulu dire, et puis c’est pas de sa faute à Amélie si sa famille elle a plus d’argent que nous…

LAURENT. - Ça va je rigole, tu le sais Amélie que je rigole, non ?

AMÉLIE. - Oui je sais Laurent, t’inquiète pas…

LAURENT. - Ah ! Moi, elle me tutoie !

CÉLINE. - Amélie, attention, je vais me vexer !

LAURENT. - Tiens, voilà Quentin et Élodie !

(Élodie et Quentin entrent)

ÉLODIE. - Mais quel temps ! Bonjour bonjour !

CÉLINE. - (à Élodie) Vous avez meilleur temps à Paris ?

ÉLODIE. - Avec la pollution on doit bien gagner deux ou trois degrés !

LAURENT. - C’est vrai qu’ici, il fait pas chaud !

(On s’embrasse.)

AMÉLIE (à Elodie) - Alors, ton agrégation, c’est pour bientôt ?

CÉLINE. - Ah tu vois Amélie, Élodie tu la tutoies…

ÉLODIE ET QUENTIN. - Encore heureux !

LAURENT. - Donc c’est bien que t’es trop vieille ma chérie !

CÉLINE. - C’est ce que je vais finir par croire !

AMÉLIE. - Mais non Céline !

ÉLODIE. - Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

QUENTIN. - Vous êtes encore là-dessus ? Ça fait plus d’un an que vous la titillez avec ça !

AMÉLIE. - Ça fait plus d’un an que j’arrive pas à tutoyer ta mère en même temps…

ÉLODIE. - Ça fait plus d’un an que vous êtes ensemble ?

AMÉLIE. - Ben, oui…

LAURENT. - Regardez-la la Parisienne qui atterrit !

CÉLINE. - Dis pas ça Laurent, elle est pas obligée de tenir le compte de ce qui se passe pour nous, ! Ma Élo, tout le monde comprend bien que tu fais ta vie à Paris, avec les études et tout t’as pas forcément le temps de revenir…

ÉLODIE. - Ni l’argent…

LAURENT. - Oh ça, l’argent, on trouve toujours à s’en débrouiller…

QUENTIN. - Han ! Va dire ça aux clochards qui font la manche près de l’hyper, tu vas voir comment ils vont te recevoir !

CÉLINE. - Bon, y a peut-être plus jovial que les clochards comme discussion de retrouvailles non ? Allez, débarrassez vous de vos affaires et installez-vous, j’ai fait un gâteau et un thé à l’orange, tout est sur la table… Par contre, j’ai rien prévu pour ce soir,  je suis déjà dans les préparatifs pour le réveillon, je suis claquée moi…

LAURENT. - Tu dis ça comme si c’était une corvée !

CÉLINE. - Quoi ?

LAURENT. - Tu dis ça comme si t’était pas contente de faire réveillon à la maison !

CÉLINE. - Bien sûr que je suis contente ! Mais c’est beaucoup de travail, et beaucoup de travail en plus du travail à l’hyper, ça fait beaucoup-beaucoup de travail…

LAURENT. - Bon, pour ce soir je m’en occupe. Il doit bien y avoir des surgelés au congélateur…

CÉLINE. - Ah oui, ça c’est sûr, y en a toujours, on peut tenir une bonne semaine sans sortir… T’en dirais quoi, Amélie, une semaine enfermée avec tes beaux-parents….

AMÉLIE. - Ah mais avec plaisir ! D’autant que j’ai pas mal de révisions à faire, et que j’ai mon ordi avec moi…

ÉLODIE. -Troisième année de licence de biologie, c’est ça ?

AMÉLIE. - Tout à fait !

QUENTIN. - Tu sais pas depuis combien de temps on est ensemble, mais par contre, son CV, tu l’as retenu !

ÉLODIE. - Je t’emmerde, Quentin…

CÉLINE. - Bon, on dit qu’on mange des surgelés ce soir ? Et les surgelés, ici, c’est un peu comme du fait maison, hein Quentin ?

QUENTIN. - Tu fais la même blague à chaque fois…

LAURENT. - Et puis il n’y a pas de sous-métier !

ÉLODIE. - Sot métier…

LAURENT. - Quoi ?

CÉLINE. - Ah mais ne me faites pas dire ce que j’ai pas dit, c’est très bien que t’aies trouvé un travail à l’usine de surgelés, et puis un CDI en plus, c’est pas rien ! Tu disais quoi Élodie ?

ÉLODIE. - Non rien d’important, juste que c’est sot métier, pas sous métier, mais on s’en fiche.

LAURENT. - Ah bon ?

...

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