Mohamed El Khatib : « Finir en beauté »

A partir d’interviews, de courriels, de SMS, de documents administratifs et d’autres sources dites « réelles », le récit d’un deuil, celui de la mort de la mère.

Une partition composite, libre et sensible, pour livrer la vérité intime de celui qui accompagne vers la fin un être aimé. Un récit simple et lumineux, servi par une écriture de plateau finement pensée.

extrait :

2010 Prologue


Ma mère a 78 ans, elle vient de dépasser l’âge qui lui permettait d’accéder à tous les jeux de société destinés aux joueurs de 7 à 77 ans. Elle a les traits tirés, le visage marqué par les années de souffrance et de bonheur, le corps usé par tant d’hospitalité, de devoir d’hospitalité. Accueillir l’autre, quand on vient des montagnes du Rif, ça a du sens.

Depuis l’hiver dernier, je suis à son chevet.

Alors je lui raconte des histoires.

Elle n’a jamais su lire, elle récitait simplement çà et là quelques versets du Coran appris par coeur lors de brefs passages à l’école coranique de Zaouia.

Elle n’a donc lu qu’un seul livre, le Livre, son Livre.

Je commençais à rattraper le temps perdu, son temps littéraire et notre temps mère-fils. Je lui fais la lecture en français, certains passages en arabe et les silences, en silence, jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Parfois, même endormie, je poursuis la lecture à cette mère somnolente qui ne comprend ni les passages de Proust, ni les aventures du Sultan Mourad de La légende des siècles. L’intensité est ailleurs, plus que les textes, c’est notre relation qui est en tension.

Chaque livre lu est du temps de vie sur le temps de mort, chaque parole, chaque reprise de souffle est un instant de paix.

Le printemps vient s’immiscer dans la chambre de ma mère, écouter les histoires de ma mère et m’accompagner dans la lecture du Livre de ma mère d’Albert Cohen. Je crois que ce fut sa lecture préférée. J’avais décidé de lire toute la nuit.

Elle n’a jamais autant souri, me regardant fixement dans les yeux, sa main dans la mienne.

Elle ne dort pas.

Son corps est rigide et froid.

Moi je lis et elle, elle m’aime.

Elle meurt et je lis pour la maintenir en vie.

Il est quatre heures.

Le livre est fini, ma mère est partie.

J’ouvre un autre livre.

Ce fragment venait conclure mon premier texte de théâtre intitulé À l’abri de rien en 2010.

À cette époque, je savais ma mère malade mais son pronostic vital, bien que pas très engageant, n’avait jamais vraiment semblé engagé. Un an plus tard, elle est en attente d’une greffe1 de foie.

Je me rends auprès d’elle à l’hôpital avec l’idée de l’interroger sur mon enfance pour répondre à une commande d’écriture.

La conversation a eu lieu en arabe.

Mes parents sont en France depuis plus de 30 ans mais ne parlent toujours pas le français ; mais ça c’est un autre problème.

Au fil des anecdotes, je me vois apparaître comme un véritable trouillard, je me souviens l’avoir interrompue à plusieurs reprises pour lui demander si elle n’avait pas d’autres histoires parce que pour ma biographie c’était pas terrible…

Visiblement non.

Voici un extrait de cette conversation à partir du moment où je lui demande si elle sait ce que je fais dans la vie.

1 Greffe : Opération qui consiste à introduire un corps extérieur dans un environnement instable pour remplacer un élément très défectueux. Afin que la bouture prenne, on abaisse la réactivité des défenses immunitaires pour prévenir tout rejet. Obtenir une greffe est une très subtile alchimie qui consiste à être très très malade pour être en haut de la liste des receveurs, mais en même temps, pas trop trop malade pour bénéficier de l’opération. La fenêtre de tir est très très étroite. Ma mère a été à la transplantation ce que Poulidor fut au cyclisme.


Centre hospitalier universitaire d’Orléans-la-Source

29 août 2011 - enregistrement 1 

  • Maman, c’est quoi mon métier aujourd’hui ? Si on te demandait ce que je fais tu répondrais quoi ?
  • Ton métier ? Maintenant-maintenant ? Je dirais que... à la mairie ? Non non t’es professeur.
  • Professeur ?
  • Avec les grands, la dernière école…
  • L’université ?
  • Oui l’université… Et ta soeur m’a dit aussi que tu faisais du théâtre et que t’écrivais des livres.
  • Des livres de quoi ?
  • T’as fait un livre sur les morts.
  • Tu sais comment il s’appelle ce livre ?
  • Non.
  • À l’abri de rien.
  • À l’abri de rien... Tu crois que ta mère n’a que ça à se souvenir !
  • Et au théâtre, je fais quoi ?
  • Je ne sais pas, tu nous a jamais raconté ce que tu fais au théâtre... mais je me souviens un jour t’as attaché un mouton dans notre jardin pour ton travail, c’est tout ce que je sais.
  • Maman est-ce que t’as vu mes films ?
  • Non.
  • Par exemple celui où papa égorge un mouton.
  • Ah oui, mais j’espère que tu leur as pas montré hein ? Fais gaffe de pas le montrer, les gens vont croire que ton père passe son temps à égorger.
  • T’as peur qu’il aille en prison ?
  • On ne sait jamais en France.
  • Non t’inquiète pas, en France ils envoient en prison que ceux qui égorgent dans les baignoires…
  • Les gens ont égorgé beaucoup dans les salles de bain.
  • Mais pas vous ?
  • Non non je te jure nous jamais !
  • Vous, vous êtes civilisés…
  • Non c’est pas ça, c’est parce que nous on avait un garage et un jardin…


Interruption d’une infirmière qui vient baisser les stores et changer le cathéter.

  • Et quand j’étais petit j’étais comment ?
  • Je me souviens que tu n’acceptais pas qu’on te donne d’argent. Jamais.
  • C’est fini ce temps-là.
  • Je me souviens aussi à Snada, tu t’es jeté en plein milieu des figues de Barbarie, mais t’avais pas vu les cactus, coincé au milieu t’es ressorti avec des piqûres d’épines... en pleurant, comme d’habitude…
  • C’est peut-être pour ça que j’aime pas les figues.
  • C’est dommage c’est plein de vitamines mon fils...


(silence)

  • Et tu fais quoi en ce moment ?
  • Je réfléchis.
  • Mais tu veux pas travailler ?
  • Si si, je cherche du travail… dans la danse.
  • Il reste que ça ? (silence) Bon, s’il reste que ça…
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