Philippe Malone > Les chants anonymes

Des profondeurs de la mer Méditerranée s’élève un chant, celui des migrants naufragés. Mais un jour, une femme se met à marcher par les fonds. Sur les flots. Jusqu’à atteindre l’autre rive. Malgré les barrières du langage et des mentalités. 

  • Un poème-monde qui frappe par son ampleur, mêlant les voix qui s’élèvent d’une rive à l’autre, celles des exilés et des déracinés, celles des politiques et de l’administration puis à l’autre bout celles des mains qui se tendent.

extrait

(...)

Non.

Certaines mains se tendent la nuit, se confondent à l’ombre,

certaines mains plongent dans l’obscurité, t’agrippent et

te hissent hors de l’eau, certaines mains ont la douceur

d’un rayon de soleil nageant dans une chute d’eau, la voix

chaude d’un souvenir, certaines mains susurrent « viens »,

quelque chose d’approchant, tu ne comprends pas, cela

n’a pas d’importance, pas encore, tu saisis juste cette main,

le mouvement de cette main, la langue pour plus tard, tu

en traverses tant, peu s’incrustent dans ta bouche, mais

les mains, certaines mains persistent et hissent et parlent,

elles ont les traits d’un visage, un paysage de plaine, des

rides claires qui ondulent dans la nuit, certaines mains

sont ouvertes comme des visages souriants, n’ont pas

la gueule d’un squale, la dureté d’un poing, une double

rangée d’ongles, certaines mains caressent et arrachent de

l’errance, de l’obscure traversée, l’obscurité n’est pas fiable,

parfois cabane souvent piège, l’insécurité des limbes,

certaines mains ont la voix chaude d’une brise de surface,

elles susurrent et confortent, un visage ouvert, une voix

qui accueille, presque une langue, pas encore une langue,

pour l’instant une modulation, l’intonation suffit, la

caresse de la main, la caresse de cette voix suffit, elle

t’agrippe et t’accueille, t’offre un thé, une couverture,

certaines mains ont la forme d’une coquille pour y déverser

ta voix, même oubliée même bannie, ta propre voix

étrangère à ta bouche, après tous ces voyages, érodée,

égarée, trop lourde pour nager, une morte à transporter,

ta langue noyée, ta langue de traverse, certaines mains

tendent l’oreille, certaines ouvrent leur visage, disent « je

ne te comprends pas mais je sais », certaines mains

ouvrent leur visage et t’écoutent et te parlent et à l’into-

nation de cette langue que tu ne comprends pas, en

ouvrant toi aussi ta main comme une coque, tu sais qu’en

retour avec la même douceur nous pouvons nous comprendre,

pas tout à fait encore une langue, mais sa

musique, celle de l’intonation, pas celle de la vocifération,

pas celle de la condescendance ou du mépris,

juste celle de l’invitation, l’intonation se partage, les

prémisses d’un échange, tu modules ta voix à l’unisson

de la mienne, tu refermes ta main dans ma main tendue,

contre ton visage ouvert, et les intonations sont des

caresses, et tu découvres comme je découvre sans nous

comprendre ce que la musique veut dire, et peu à peu tu

comprends que de ce côté-ci de la rive certaines intonations

sont identiques aux tiennes, pareilles à tes souvenirs

trempés, la mer n’a pas tout effacé, l’exil tout avalé, les

intérêts la realpolitik la chasse à l’homme n’ont pas tout

dévasté, rien n’est englouti seulement bien enfoui, en

attente d’une main,

 

(...)

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