Ronan Mancec : “La carte des routes et des royaumes”

Des cartographes sont envoyés aux confins du monde par une famille royale despotique, pour relever le tracé de territoires à placer sous contrôle. Les populations ne comprennent pas la nécessité d’être recensées. Ainsi que leurs terres. Les cartes sont-elles l’instrument du pouvoir ? Peu à peu la révolte gronde... 

Une fable chorale et poétique hors du temps, écrite à la manière des manuscrits enluminés, pour raconter l’éternelle instrumentalisation des peuples et notre soif de liberté.

 

Extrait :

1. Le seul endroit libre

Cartographe 1 – C’était le seul endroit libre

Vide

Habitant·e 1 – Non

Ce n’est pas un endroit vide

C’est un champ

Cartographe 1 – Nous allons repartir au plus vite

Cartographe 2 – Nous avons beaucoup de questions à vous poser

Nous resterons ici le temps nécessaire à notre mission

Habitant·e 1 – Vous comprenez quand on vous parle ?

C’est un champ que nous avons semé, mes oncles et moi

Habitant·e 2 – C’est mon champ

Cartographe 3 – Nous sommes ici pour vérifier ce genre d’affirmations

Habitant·e 2 – Mais c’est mon champ

Cartographe 3 – Nous verrons

Cartographe 2 – Considérons que c’est le champ de tes seigneurs et maîtres

Habitant·e 2 – Pardon ?

Cartographe 1 – On nous a demandé de nous arrêter ici

Cartographe 3 – C’est écrit sur ce document

Regarde

Habitant·e 1 – Il·elle ne sait pas lire

Cartographe 1 – C’est ici que nous devons installer notre poste de commandement

Habitant·e 2 – C’est le sceau de la famille royale

Tous·toutes – Béni soit son nom

Cartographe 3 – Le lieu est précis, il est dessiné sur la carte dont nous avons la responsabilité

Cartographe 1 – Nous avons piqué notre pavillon là où il nous a été demandé de nous arrêter

Habitant·e 2 – Ça n’est pas possible

Il y a une erreur

C’est mon champ

Cartographe 2 – Il n’y a pas d’erreur

Habitant·e 4 – Regardez le gâchis

Ils ont détruit les semis en piquant leur tente ici

Cartographe 2 – Alors le mal est fait

Cartographe 3 – N’en parlons plus

Cartographe 1 – On a détruit leur champ ?

Ils y vont fort

Habitant·e 3 – Il faut qu’on sauve ce qui peut l’être

Il faut démonter

Cartographe 3 – Démonter notre pavillon ?

Cartographe 2 – Hors de question

Habitant·e 4 – C’est peine perdue

Cartographe 3 – Nous venons de finir le travail

Cartographe 1 – On a eu un mal de chien à piquer les sardines

Cartographe 3 – Pour un champ labouré, il était dur comme du béton par endroits

Habitant·e 3 – On va démonter leur tente et on va regarder dans quel état se trouve le sol

Habitant·e 2 – Si j’ai perdu la récolte

Ou même la moitié du champ

Je suis perdu·e

Je ne pourrai pas nourrir tout le monde

Habitant·e 1 – Ça ne sert à rien de te mettre dans tous tes états

Habitant·e 3 – Il faut qu’on regarde ça ensemble

Habitant·e 4 – On va t’aider

Habitant·e 1 – Qu’est-ce qu’on fait de leur tente ?

Habitant·e 3 – On trouve un autre endroit

Cartographe 2 – Ça n’est pas comme ça que ça se passe

Habitant·e 1 – Ça va être difficile

Personne ne veut d’eux

Cartographe 2 – Ce n’est pas à vous de prendre ces décisions

Habitant·e 2 – Vous êtes chez nous

Vous marchez sur ma terre

Sur mon champ

Cartographe 3 – Vous avez un devoir d’hospitalité 

Temps.

Habitant·e 1 – Et vous nourrir ?

Vous allez nous dire que c’est les ordres aussi ?

(...)

2. Rondeau.

La pluie montre le chemin

La pluie montre le chemin

Avec l’aide des châtaigniers

Les nervures noires leur font des mains

Qui toutes désignent la vallée

Avant le retour du soleil

Les arbres dressent leurs oreilles

L’eau fait une, deux, trois enjambées

Elle fait déborder les jardins

Dans le nouveau plan des vergers

La pluie montre le chemin

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