Simon Grangeat > Brouillards

Librement inspiré de la vie de Jordy Brouillard, le combat d’un adolescent livré à lui-même, en rupture avec sa mère et les services sociaux, pour s’émanciper des déterminismes qui l’enferment depuis sa naissance.

  • Un récit poignant qui, par la finesse de son écriture et de sa construction, nous permet de mieux comprendre les rouages de la malédiction sociale.  


extrait

* * * 

Lundi. Salon. Le téléphone sonne. Jordy ne décroche pas. Répondeur.

L’éducateur. – Jordy, je sais pas ce que tu fais. Il est onze heures. Ça fait deux heures que j’attends de tes nouvelles. Ton patron m’a appelé. Il t’attend lui aussi. T’es plus à l’école, là, t’es à l’usine ! T’as un contrat, t’as des horaires… Tu désorganises toute la chaîne. Tu vas tout merder, Jordy, tout foutre en l’air. Tu me rappelles quand tu as ce message. J’espère qu’il t’est rien arrivé de grave.

* * *

Fin d’après-midi. Dans un jardin public.

Jordy. – Est-ce que tu crois à l’avenir ?

Effie. – Les voyantes ?

Jordy. – T’es conne !

Effie. – Me parle pas comme ça.

Jordy. – Excuse-moi. C’est un tic. Ça veut rien dire.

Effie. – J’ai pas compris ce que tu as dit.

Jordy. – Est-ce que tu crois à l’avenir ? Qu’il y en aura un pour toi, d’avenir. Un truc qui pourrait te faire espérer un peu. Tu y crois ?

Effie. – Plutôt, oui…

Jordy. – Et t’as des rêves ?

Effie. – J’ai des idées pour maintenant. J’ai des envies pour plus tard.

Jordy. – Moi je suis à l’arrêt depuis que je suis né. Je dépense toute mon énergie, juste pour rester la tête hors de l’eau. Toi, pendant ce temps, tu traces.

Effie. – Moi, c’est pas pareil. Tu peux pas comparer.

Jordy. – Je serai complètement cuit, je serai juste arrivé sur la plage, à l’abri de la tempête. Toi, à la même heure, tu seras déjà tellement loin ! T’auras un bon métier.

T’auras un mec à toi. Des gosses, peut-être, même… Tu veux des gosses ?

Effie. – T’es déprimant, là !

Jordy. – Moi, j’aurai juste la force de vous regarder de loin et puis de vous envier en essayant que ça se voie pas trop. « Don’t cry ! »

Effie. – Jordy, merde ! T’es chiant, là !

Jordy. – « Just smile and say fuck ! »

Effie. – Tu l’aimes bien, ton malheur, hein ? T’as pas le courage de vivre sans lui ? Tu me fatigues.

Jordy. – Tu me largues, là ? De toute façon, c’est comme ça que ça va se passer.

Effie. – T’as une clope ?

Jordy. – Tu fumes pas.

Effie. – Ça te regarde pas. Des fois, il suffit de tourner la page. Tu fermes un chapitre et il y a un nouveau chapitre qui commence. Embrasse-moi.

* * *

Plus tard. Canapé. Téléphone.

Jordy. – Je viens pas au porche, non. Pas le goût. C’est pas ma meuf, je te dis. T’es lourd, là. Putain, t’es lourd, gros ! Il y a pas de meuf, je te dis ! C’est nous. Ouais.

Nous. Ce qu’on tourne. La glande, là. Ça sert à quoi ? À rien. Qu’est-ce qu’on fait ensemble, maintenant ? On perd notre vie. La loose. La glande. J’en peux plus, du porche, moi. Je viendrai pas. Je viendrai plus, je te dis.

Raccroche.

* * *

Mercredi. Dans le bureau de l’éducateur.

L’éducateur. – Tu vas pas à ton stage. L’entreprise m’a appelé. Ils t’ont jamais vu. Ça fait trois jours qu’ils t’attendent. C’est ça, tes promesses, tes engagements ?

Jordy. – Les gens, ils te disent toujours de rester fort, de continuer à sourire… Ils ont pas idée de comment c’est difficile de faire ça.

L’éducateur. – Tu as des problèmes ? Des nouveaux, je veux dire.

Jordy. – Sourire. Je veux pas aller à l’abattoir, pas aller au taf, rien.

L’éducateur. – Je sais pas d’où tu tiens toutes tes nouvelles idées, là. Sincèrement, ça se saurait si les études, c’est fait pour toi, merde. Il faut être réaliste ! T’avais une place au bout du stage. T’avais tout juste pour te sortir de la merde… Et là, qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu me fais, Jordy ?

Jordy. – Des fois, il suffit de tourner la page et il y a un autre chapitre qui commence.

L’éducateur. – Et tu crois qu’on peut changer de livre aussi ? Fais pas dans les métaphores, Jordy. Tu te feras toujours avoir. Il faut faire avec les cartes qu’on a en main, sinon, on va dans le mur.

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